par Admin

Publié le 2 novembre 2004 dans La lettre

cc marycesyl, from Flickr

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Au sens courant, une « lettre » est un document posté.

Pourtant, tout ce qui est posté n’est pas lettre (un relevé de compte bancaire par exemple, sauf si mon banquier en profite pour m’écrire).

A contrario, on peut qualifier de lettres toutes sortes d’écrits qui ne sont pas nécessairement destinés à être postés : une « lettre ouverte », une affiche, un éditorial de presse, un discours politique, une bulle ou une encyclique pontificale… Le journal intime est une espèce de longue lettre écrite à soi-même. Une lettre peut être lue à voix haute, en privé ou en public, et s’enrichir ainsi des vertus spécifiques de l’oral.

Epîtres semblent même n’avoir été composées que pour être dites, le support écrit n’étant destiné qu’à en assurer la mémorisation et la transmission (avant qu’on ne sache mémoriser la parole orale). La littérature épistolaire est un des genres littéraires les plus féconds (dans le Dictionnaire des oeuvres de Laffont-Bompiani, l’entrée « lettre(s) » occupe plus de 100 pages)

Bref : la « lettre » est une sorte d’hypersupport de communication qui transcende toute espèce de technique… Son caractère polymorphe et l’ambiguïté même de son statut (qui atteint son comble dans la littérature épistolaire) lui confèrent une inépuisable fécondité.

Intimité, réflexion, engagement

Même dans une lettre publique (lettre ouverte par exemple), on s’efforce de nouer une relation avec chacun plutôt qu’avec tous, indifféremment.

C’est au point que la publication de la correspondance d’un grand homme a toujours quelque chose d’indiscret (qui en fait aussi une partie de l’attrait, avouons-le …). Et c’est pourquoi aussi la communication commerciale, désormais « one to one », tend à simuler la correspondance : « Cher Monsieur Martin… Venant de prendre la direction de l’agence X., à deux pas de votre domicile, je serais très heureux de vous rencontrer dès que possible pour vous présenter… ».

Mais il s’agit aussi d’une communication réfléchie (la communication écrite spontanée relève du billet ou du tag). Il est rare qu’une vraie lettre soit écrite d’un seul jet. Délai (de l’écriture et de l’expédition) et possibilité de correction en sont deux attributs essentiels : ils donnent le temps d’y penser, de se raviser. Il en résulte que pour écrire, il faut se mettre en situation…

Les écrits restent : écrire une lettre, c’est toujours prendre un risque (d’où la lettre anonyme qui lui ajoute, en fait, le risque pénal). Ce n’est pas sans émotion qu’on glisse une lettre dans la fente d’une boite publique : combien ont hésité au moment de le faire, sachant que c’est un geste irréversible (de même que de cliquer sur le bouton « envoyer » du logiciel de messagerie électronique). Ce n’est pas sans émotion non plus qu’à l’autre bout on ouvre la lettre, après avoir tenté d’en identifier l’expéditeur… Qu’on n’objecte pas que la lettre peut mentir ou tricher : c’est justement son authenticité présumée qui incite menteurs et tricheurs à en user, non sans risque du reste : que d’efforts pour retrouver, exhiber ou au contraire détruire une lettre compromettante…

Illettrisme

Écrire, donc, c’est se placer à un niveau supérieur – intellectuel (réflexion), affectif (intimité) et moral (implication)… La lettre n’est pas un objet, c’est un état d’esprit.

A contrario, ne-pas-écrire, quelle qu’en soit la cause, pratique (pas le temps), intellectuelle (pas le talent), affective (pas le coeur) ou morale (pas le courage), ne-pas-savoir-écrire, c’est ne pas pouvoir accéder à l’intimité réfléchie tout en refusant l’engagement.
La lettre, sous une forme quelconque, c’est la littérature, c’est la pensée même, mise à la portée de n’importe qui…

C’est au point qu’on peut se demander si le déclin de la correspondance ne serait pas tout simplement équivalent à celui de la civilisation, à tout le moins un symptôme de ce déclin.

Si l’on écrit pour mettre en commun des choses importantes, alors un monde illettré serait peut-être un monde ou plus rien ne serait important : on ne s’écrit pas dans le meilleur des mondes, sinon clandestinement. Le samizdat*, c’est ce qui reste d’humain, réduit aux aguets, dans un monde totalitaire.

 

 

*Samizdat = système clandestin de circulation d’écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l’Est, manuscrits ou dactylographiés par les nombreux membres de ce réseau informel.