par Admin

Publié le 2 novembre 2004 dans La lettre

cc koiart71, from Flickr

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Interview de Paul Soriano sur la lettre. Parue dans TDC (CNDP), n° 859, septembre 2003, consacré à La Correspondance, sous le titre : « La lettre, ultime rempart contre la barbarie ? »

1. Qu’est-ce qui fait de la lettre un « instrument » irremplaçable de communication ?

Même si elle peut aussi remplir cette fonction la lettre n’est pas seulement instrument de communication, au sens que ce terme a pris de nos jours. De même qu’une oeuvre littéraire peut accessoirement remplir une fonction documentaire (la « dimension sociologique » de la Comédie humaine, par exemple), la lettre peut, accessoirement aussi, remplir une fonction de communication.
Certes, celui qui ouvre Balzac, Proust, Céline ou Simenon pour s’informer sur la société et les hommes qu’ils mettent en scène, ne perd pas son temps. On peut toutefois espérer qu’il retirera autre chose de sa lecture, quelque chose comme cette « expérience existentielle » dont parle Kundera à propos du roman. La lettre, c’est une telle expérience existentielle.

2. Qu’est-ce qui autorise les textes épistolaires à franchir ainsi la frontière qui sépare les oeuvres à vocation esthétique de l’immense production de textes à valeur documentaire ?

Du côté de l’auteur (j’emploie ce terme de préférence à expéditeur !), écrire une lettre, c’est donner une forme à une pensée ou un sentiment. Toute lettre est donc une oeuvre. Et parce qu’elle est une oeuvre, elle établit entre l’auteur et le lecteur (et non pas le « récepteur » !) une relation d’une qualité particulière.

Et une relation symétrique, de surcroît, où chacun est tour à tour auteur et lecteur. Or cette expérience existentielle partagée, la lettre la met à la portée de chacun, et pas seulement des lettrés. Même un illettré peut produire une lettre… s’il trouve un écrivain public pour l’assister !

3. En quoi la parole épistolaire, médiatisée par l’absence de l’autre et le rythme même de l’écriture, ne saurait être un substitut de l’échange oral ?

Outre la distance prise par l’auteur avec son vécu immédiat, il faudrait mentionner aussi cette autre forme de distance qui sépare et unit, dans l’espace et dans le temps, les correspondants. La durée propre à l’échange épistolaire (attendre une réponse à sa lettre !) n’est pas un handicap, c’est une de ses dimensions essentielles.
Mais je ne parlerai pas de substitut à l’échange oral. Chacun, oral ou écrit, a sa logique et sa « légitimité » propres. Du reste, l’un et l’autre, la conversation autant que l’épistolaire, me paraissent menacés par les débordements de la communication.

4. En quoi les lettres d’anonymes, par opposition aux lettres de personnes célèbres, écrivains, artistes, historiens, hommes d’État etc., peuvent devenir des sources d’informations précieuses ?

Vos « lettres d’anonymes » (et non pas lettres anonymes !) me font penser à la bataille de Waterloo vue par Fabrice dans la Chartreuse de Parme ! L’émotion éprouvée à la lecture d’une lettre de soldat c’est justement ce que l’histoire ne peut nous donner et qui appartient en propre à la littérature. Ces lettres ne sont pas de simples documents ni au sens des archives de l’historien, ni au sens des actualités de la télévision. Elles relèvent bien plus sûrement de cette capacité spécifiquement humaine à prendre de la distance par rapport à un vécu, fût-il atroce, pour donner une forme à ce vécu. Et vous savez bien que l’émotion est redoublée quand les auteurs de ces lettres ne sont ni des « personnalités » ni même des « écrivains » de profession. Aussi poignantes soient-elles, les lettres d’écrivains rédigées dans les mêmes circonstances nous touchent moins, de crainte, peut-être, que l’art y cède à l’artifice.

5. Pensez-vous que le courrier électronique suscite une vague d’écriture sans précédent ?

Non, je ne le pense pas vraiment – même s’il m’est arrivé de le croire (un peu). L’e-mail n’est nullement un substitut à la lettre. Il est foncièrement, lui, un instrument de communication, qui la réduit, dans le meilleur des cas à un échange d’informations et dans le pire à un processus quasi-biologique (ou « cybernétique ») de stimulus-réponse. Sauf à considérer le « mail » (le « courrier ») comme un moyen technique facilitant l’échange de vrais lettres (en pièces jointes !). Le mail serait alors un substitut à la poste, et non à la lettre. Reste à savoir si la lettre ne doit pas à la poste une partie de son charme, et bien davantage !

6. Croyez-vous que la correspondance par mail ne répond pas aux conventions de la pratique épistolaire et utilise inévitablement une langue maltraitée ?

Dans la communication, ce n’est pas seulement la langue qui est maltraitée, comme vous dites, mais aussi la pensée et les sentiments. A vrai dire, c’est tout un : souci de l’écriture, de la pensée, du sentiment. La communication n’a pas grand-chose à voir avec la pensée (au mieux, je le répète, elle transmet de l’information) ni avec le sentiment (au mieux, elle libère ou suscite une émotion brute). Et quant au travail éventuel sur l’écriture, la communication vise l’efficacité, c’est-à-dire bien souvent la manipulation.

7. Ne faut-il pas néanmoins s’interroger sur la conservation et la pérennité des correspondances par mail qui pour certaines sont peut-être de passionnants échanges littéraires ?

Il s’échange chaque jour plusieurs milliards d’e-mails. Si par extraordinaire cette profusion abrite de passionnants échanges littéraires, il appartient à leurs auteurs de les extraire du bruit pour assurer leur pérennité !
Pour autant, je ne conteste nullement qu’il soit possible de produire une véritable oeuvre littéraire fondée sur des échanges d’e-mails, sur le modèle de la littérature épistolaire, avec, peut-être, des ressources narratives inédites… On peut aussi imaginer un roman sous forme d’échanges téléphoniques (je crois que cela a été fait) ou même d’échanges de post-it. Dans tous les cas, il faut encore qu’un auteur donne une forme à ce matériau, tandis que la lettre est déjà une forme littéraire par elle-même.

8. Mais de telles lettre ne représentent plus qu’une part marginale du trafic postal, qui se nourrit de plus en plus de publipostages, autrement dit de… communication commerciale !

C’est un hommage du vice à la vertu ! Le fait que la lettre commerciale simule la correspondance prouve que les « annonceurs » savent, au moins intuitivement, que la lettre permet d’établir cette « relation d’une qualité particulière » que les autres modes de communication n’atteignent pas.

Relation commerciale, certes, mais n’oubliez pas que « commerce » ne désigne pas seulement le négoce, mais aussi la relation entre les êtres (le commerce des âmes).

La lettre coûte : de l’argent pour le timbre, du temps pour la composer et l’acheminer, un effort d’écriture. Mais dire qu’elle coûte, c’est dire qu’elle a de la valeur. L’annonceur de publipostage présume (à juste titre) que le consommateur sera sensible à l’effort fait pour le toucher, dans tous les sens du terme !

9. Pour revenir donc à la « vraie » lettre, que vous inspire le regain d’intérêt pour la correspondance, que ce soit d’un point de vue littéraire, éditorial ou événementiel, ?

Comme l’observe je crois McLuhan, lorsqu’une production humaine authentique est sur le point de disparaître, elle devient un « sujet » pour les artistes avant de se dégrader définitivement en activité « culturelle » ou de divertissement. Un peu comme la nature, lorsqu’elle n’est plus un milieu vivant, devient « paysage » avant de régresser en « parc naturel » (protégé). Je ne voudrais pas que la lettre achève son existence dans un parc culturel. Voilà pour l’interprétation pessimiste.

Mais je préfère penser que ces initiatives témoignent d’une belle nostalgie, dans un temps d’oubli de lettre qui est une des innombrables figures de l’oubli de l’être ! Pour dire les choses de manière moins cuistre, on peut espérer que les éditeurs, comme ceux qui organisent des festivals de la correspondance ou y participent, ont perçu la lettre comme une forme de… résistance à la barbarie.

Et si ces manifestations d’intérêt peuvent en assurer la conservation (au sens de conserver vivant) et la transmission, elles sont salutaires. Mais pour aller plus loin dans cette perspective, je suggèrerais que l’épistolaire soit inscrit au rang de discipline obligatoire dans les programmes de l’enseignement primaire et secondaire.

Au fait, pouvez-vous me dire quand vous avez écrit une lettre, une vraie, pour la dernière fois ?