par Admin

Publié le 5 décembre 2004 dans Réseau de distribution et TIC

cc Steve Rhodes, from Flickr

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Article publié dans la revue Profession Politique dans la perspective du premier Forum européen de l’administration électronique, décembre 2003.

e-administration, entre utilitarisme et utopie

Bien des discours sur l’e-administration et l’e-démocratie oscillent entre utilitarisme et utopie.

D’un côté, il s’agirait de réduire les coûts d’administration de l’ « entreprise France » ; de l’autre, de remédier au désintérêt qui affecte la chose politique dans la plupart des démocraties.

Hyper-République : la restauration (régénération ?) du modèle national ?

En intitulant Hyper-République son rapport sur la mise en œuvre d’une administration en réseau (1), Pierre de La Coste se montre plus ambitieux. On peut, nous semble-t-il, repérer dans ce texte une réflexion proprement politique qui bouscule des idées bien établies : alors que les experts affirment que la globalisation en réseau dissout les nations, affaiblit la loi et subordonne les États aux multinationales, l’auteur parie au contraire sur la capacité du réseau à régénérer le modèle national (2).

Une issue originale à la dialectique du réseau et du territoire ?

Voilà une issue originale à la dialectique du réseau et du territoire qui résout d’ordinaire en faveur du premier la tension entre deux logiques qui ne s’articulent plus spontanément.

En effet, la globalisation économique en réseau tend à franchir ou contourner les trois dimensions du territoire (physique, culturel et politique), significativement considérées comme des obstacles. Communiquer, vendre, produire ou distribuer : l’économie globale ne veut voir qu’un seul marché, par-delà les distances, les particularismes et les « régulations (3) » susceptibles d’entraver la libre circulation des biens, des capitaux, des informations et des personnes.

Jadis, les besoins des habitants déterminaient la configuration des réseaux qui aménageaient les territoires. De nos jours, il semble parfois que les réseaux dictent leur loi : tel territoire est-il « digne » d’être desservi par tel réseau ? La mise en concurrence des territoires dans la (dé)localisation des activités économiques rend compte de cette subordination. Cette tension se manifeste en particulier lorsque le législateur s’efforce en vain de réguler des pratiques dans l’univers sans frontière des réseaux de communication. Hors la loi signifie alors : hors d’atteinte de la loi.

La promotion du citoyen

Aux trois dimensions du territoire correspondent trois dimensions du sujet : l’homo oeconomicus, l’homme enraciné dans sa culture et le citoyen. Entre la société économique régulée par le contrat et l’échange marchand, et la communauté identitaire régulée par les mœurs, s’intercale la société politique régulée par la loi. Face à la dissolution économique du lien social et aux crispations identitaires communautaristes, l’Hyper-République peut-elle ranimer ce troisième terme, en opposant à la crise des régulations un triptyque (la nation, la loi, le public) paradoxalement revigoré par ce qui devait l’abolir (le réseau) ?

La reconfiguration des territoires politiques

Le problème de la régulation économique et sociale peut en effet s’analyser ainsi : quel est l’échelon territorial pertinent, quels sont les modes de régulation adaptés, quels en sont les acteurs légitimes, publics ou privés ?

Si le monde global dessine un réseau de villes-monde, alors il devient concevable de le « reconfigurer » suivant des logiques qui se jouent des frontières de territoires historiquement constitués, tels les États-nations. Ces logiques permettent de concilier dans une certaine mesure dépendance et souveraineté. Aucun territoire n’est désormais autosuffisant : ce que consomment ses habitants comme ce qu’assemblent ses entreprises est produit, totalement ou en partie, ailleurs. Mais dès lors que la libre circulation est garantie, toutes sortes de territoires peuvent revendiquer la souveraineté, d’autant qu’ils dépendent parfois davantage de régions lointaines que de leur environnement immédiat. On peut donc concevoir différents « scénarios » géopolitiques différenciés selon l’échelon territorial de référence et, corrélativement, selon les modes et les acteurs de régulation dominants.

Cinq scénarios

Dans un scénario global marchand pur, la pertinence du territoire est sanctionnée par sa contribution à la valeur. Dans une variante identitaire de ce scénario, la Padanie, la Bavière ou l’Ile-de-France pourraient accéder à la souveraineté politique. On peut également imaginer des scénarios européens. Dans une Europe à la carte, l’Union deviendrait le terrain de coopérations et de régulations à géométrie variable et à plusieurs vitesses sans consistance géopolitique. Une Europe carolingienne verrait au contraire émerger une puissance politique aux dépens des nations qui la constituaient naguère, réduites au statut d’échelon de régulation subordonné ou d’espace linguistique et culturel.

L’Hyper-République dans la perspective de l’État-nation revisité

L’Hyper-République nous paraît plutôt s’inscrire dans la perspective de l’État-nation revisité. Au crédit de ce scénario, on notera que l’État-nation incarne la dimension politique requise pour transcender, tant la dissolution économique (quand les rapports marchands se substituent à toute autre forme de lien social) que la crispation identitaire en réaction à cette dissolution.

Le modèle national présente l’avantage de la durée face au constructivisme qui affecterait le « nation building » européen. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple      « retour à », d’une pure restauration : c’est le national revisité, instruit par l’expérience, guéri de ses dérives historiques (inflation réglementaire, bureaucratie…) et retournant les armes initialement pointées sur lui : le réseau, les TIC, et… l’e-administration.

Saisir le citoyen individuellement et intégralement

Celle-ci offre en effet l’occasion et les moyens d’établir un lien direct entre le souverain et chaque citoyen, qu’elle saisirait :

1) individuellement et sans intermédiaire, suivant le mode « one to one » déjà expérimenté avec succès dans le champ commercial ;

2) intégralement, à l’encontre de l’administration traditionnelle « en silo » qui découpe suivant ses propres structures le citoyen en avatars : électeur, contribuable, assuré social, etc.

Le risque de voir surgir un cyber-Léviathan serait conjuré en remettant au citoyen la clé du coffre-fort (électronique) abritant sa précieuse image numérique.

L’accomplissement du projet capétien et jacobin ?

Et c’est ainsi que le réseau pourrait bien redonner de la vigueur au vieux projet, capétien puis jacobin, de s’affranchir des corps intermédiaires que l’esprit national a longtemps considéré avec suspicion – avant de redécouvrir les vertus de la décentralisation et d’affronter les réalités du communautarisme.

Paul Soriano, octobre 2003.



(1) L’Hyper-République. Bâtir l’administration en réseau autour du citoyen. Rapport remis à Henri Plagnol, Secrétaire d’État à la Réforme de l’État. Janvier 2003.

(2) Faut-il préciser que l’auteur de ces lignes porte seul la responsabilité d’une telle « lecture », peut-être un peu abusive ?

(3) Ici entendues au sens large : règles du jeu économique et social.