par Admin

Publié le 5 décembre 2004 dans Scénarios 2020

cc cap21photo, from Flickr

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La restauration républicaine en réaction aux crises engendrées par la globalisation

Face aux crises réelles ou anticipées, le scénario 5 est aussi, un scénario de revanche du politique. La restauration du modèle républicain permet de transcender les exigences de l’économie globalisée et les appartenances communautaires pour produire de la solidarité durable dans un cadre national éprouvé.

Facteurs critiques Réponses dans le scénario : « sous l’empire de la nation »
Démographie Politiques natalistes efficaces mais insuffisantes pour rétablir l’équilibre démographique.
Environnement Politiques nationales pour la sécurité des approvisionnements et la protection de l’environnement
Globalisation extensive Retour des politiques économiques dans un monde qui reste marqué par la globalisation : concurrence des territoires (nations).
Globalisation intensive Résistance des systèmes de protection sociale par répartition (nationale) dans un monde où la démographie requiert toujours une forte contribution de la capitalisation (globale).
Réseaux L’État national en réseau. L’administration électronique au service de l’unité nationale.
Lien social La nation refuge, après l’épreuve de la globalisation.
Maîtrise des communautarismes confrontée avec la poursuite de l’immigration.
Représentations Regain du sentiment national mais dans une perspective désormais mondiale.
Régulations Hiérarchie des normes reconstituée au profit de la loi, dans les limites de la dépendance nationale.
Résistances Limites du modèle national dans un monde qui reste marqué par la globalisation sur tous les plans (économique, culturel…).
Territoires La société des nations. Concurrences et coopérations européennes.
Risques majeurs Défaut de financement des politiques publiques.
Conflits internationaux.

Face aux crises réelles ou anticipées, le scénario 5 est aussi, un scénario de revanche du politique. La restauration du modèle républicain permet de transcender les exigences de l’économie globalisée et les appartenances communautaires pour produire de la solidarité durable dans un cadre national éprouvé.
Extrait de Réseaux, services et territoires, horizon 2020. (Datar, éd. de L’Aube, 2003.
Dans le contexte de crises réelles et anticipées du scénario 4, européen, le scénario 5 met aussi en scène un retour au politique et, plus précisément, un retour au modèle républicain seul capable de transcender les exigences de l’économie globalisée du scénario 1 et les appartenances communautaires du scénario 2 pour produire de la solidarité durable.
Là encore, il faut une autorité et des institutions fortes à même d’imposer les arbitrages nécessaires pour éviter ou surmonter les crises. Mais le politique adopte ici dans la forme nationale. Il témoigne de l’incapacité de l’Europe à offrir une alternative à moyen terme : impasse du constructivisme politique.
Ce scénario est aussi celui de l’échec des dispositifs de régulation de la globalisation dans leurs différents avatars dont le plus ambitieux est celui des « multi-subsidiarités » du scénario 3. « Revisités », la nation (comme échelon), la loi (comme mode), l’État (comme acteur), y retrouvent la prépondérance qui étaient la leur jadis, et même naguère.
La référence américaine suggère ici que les États-Unis sont après tout une nation dilatée, plutôt qu’un véritable Empire.
La dialectique réseau-territoire se résout dans une polarisation nationale partout où de vieilles nations peuvent constituer un recours. L’image d’une société des nations se surimpose au réseau des villes et des régions-mondes.
Les processus de globalisation ne sont pas inversés , mais l’échelon national se révèle « globalement » – c’est-à-dire ici en conjuguant l’économique, le culturel et le politique – le plus efficient ou le moins inefficient. Comme dans le scénario européen, les structures réticulaires sont adoptées et adaptées, sur le plan national (polycentrisme maillé) mais aussi en Europe qui reste un espace de coopération… internationale.
Il s’agit donc d’une redéfinition du projet national plutôt que d’un retour ou d’une restauration. Cette redéfinition bénéficie d’un transfert du lien identitaire qui renoue (avec) la nation après avoir tenté en vain de se nouer dans le régionalisme. Le citoyen prend le pas sur l’hyperconsommateur alors même que l’État soutient l’innovation et l’usage des nouveaux services où il inscrit ses propres prestations.
Comme dans le scénario européen, le débat politique se déroule dans les cadres institutionnels démocratiques. La scène internationale est plus agitée, les conflits moins amortis, mais la menace d’un choc des civilisations régresse.
La nation est ici l’échelon de régulation principal sans crispation jacobine. L’autorité recouvrée de l’État permet d’envisager sans crainte les coopérations internationales et la décentralisation. La hiérarchie des normes rétablie, la loi retrouve sa fonction de légitimation sans exclure ni les « lois du marché » ni les accords et contrats, y compris les accords internationaux, ni les dispositifs de co-régulation encadrés.
S’agissant du rôle de l’État, le poids de la nation n’est évidemment pas comparable à celui d’un bloc géopolitique telle que l’Europe-puissance du scénario 4. En particulier, l’État-nation ne dispose pas des mêmes capacités d’initiatives pour la régulation des grands réseaux Son registre d’intervention reste toutefois étendu : investissement, règles, taxation, partenariats…
Trajectoire du scénario
Dans une situation de crises, réelles ou anticipées, face aux blocages et aux désordres engendrés par une globalisation (scénario 1) que les modes de régulation européen (scénarios 3 ou 4) ou encore régionaux et communautaires (scénario 2) ne parviennent pas à maîtriser, quand ils ne les aggravent pas, on assiste à une reprise en main par les États nationaux appuyés sur un consensus fort. Ici, ce sont les crises qui ayant pris de vitesse les acteurs du scénario global conduisent à renouer avec des solutions éprouvées, du reste perfectionnées par l’expérience acquise.
Des réseaux inscrits dans un hexagone
La logique des réseaux est ici tendanciellement subordonnée à celle du territoire national. Les structures d’entreprises propres à la globalisation (pour mémoire : concentration du capital, déconcentration territoriales…) peuvent s’y déployer dans une configuration particulière de la concurrence des territoires. Ayant recouvré tout ou partie de sa souveraineté, l’État-nation devra pourtant bien continuer d’y jouer des attraits d’un territoire aménagé à la requête de l’économique et du social.
La déconstruction institutionnelle de l’Europe n’empêche pas – favorise ? – l’établissement de collaborations d’autant plus solides qu’elle sont motivées par la nécessité. De même à l’intérieur, dans la relation avec les collectivités territoriales. L’État en réseau n’a rien d’incongru dans la nation revisitée, bien au contraire : ladite nation pourrait même tirer profit de ce détour par la globalisation pour se défaire de certains traits qui la handicapent, ayant notamment découvert et retenu l’usage des structures réticulaires.
Mère patrie
Les fondamentaux socioculturels de la globalisation, sphère marchande dilatée, usage des services substitué à la possession des biens, ne sont pas non plus nécessairement remis en cause. Mais faisant de nécessité vertu, le citoyen qui sommeillait dans l’hyperconsommateur national devrait sans doute mieux réguler lui-même sa propre consommation. Une autre forme de rationalisme économique se dessine, intégrant de plus en plus l’intérêt général.
L’expérience acquise et les leçons reçues et retenues rendent les formations identitaires collectives moins véhémentes. Elles se subordonnent volontairement à l’intérêt national que les crises ont ramené à la conscience, au double du sens du terme. Plus exactement, c’est à l’échelon national que se renouent désormais lien identitaire et lien politique, le lien économique restant moins respectueux des frontières. Si le retour au national est surtout motivé par la nécessité, il permet aussi de retrouver les « valeurs nationales » qui n’étaient que démodées. La french touch retrouve une consistance bien éloignée des connotations futiles que lui attachaient les styles de vie du scénario global.
En matière d’usages et de services, le scénario redonne une place importante à l’intervention publique mais aussi à des arrangements institutionnels différenciés qui n’excluent ni les innovations (dans un monde devenu difficile, l’innovation est requise), ni les acteurs privés.
La tension entre les injonctions publiques, l’offre des entreprises et les nouveaux usages se résout dans des arrangements mutualisés permettant de lever la contradiction entre la logique publique d’optimisation et l’opportunisme des acteurs (firmes, usagers, collectivités…).
Le service universel est redéfini à l’échelle nationale, à des niveaux que les difficultés économiques peuvent abaisser. Les concessions de service public ou même les privatisations précédentes ne sont pas toutes remises en cause : comme dans le scénario 4, un État fort et sûr de lui pourrait même les considérer avec une plus grande faveur.
Les mouvements sociaux se fédèrent à l’échelle du pays et trouvent un relais dans les partis politiques nationaux. Tandis qu’elles tendent à se creuser sur le plan international, à l’intérieur, les inégalités, sinon les différences, sont réduites. Le renforcement de l’État et des administrations centrales permet de maintenir une certaine solidarité entre les territoires.
Renationalisée, déprivatisée, la lutte contre la délinquance bénéficie du retour de la conscience nationale.
Sur le plan géopolitique, c’est donc le retour à une société des nations plutôt qu’à une organisation des nations unies. La puissance restée dominante a renoncé à prendre la tête d’un processus manifestement interrompu et se préoccupe en priorité de ses intérêts… nationaux, conformément à une doctrine républicaine passablement malmenée au début du XXIe siècle. Les tensions globales sont moins spectaculaires que dans le scénario 4 mais les conflits restreints risquent de se multiplier. Et comme dans ce même scénario, les conflits politiques et idéologiques empruntent les voies institutionnelles démocratiques. L’autonomie des villes et des régions est réduite.
Peut-en encore parler de « mouvements antimondialisation » quand la globalisation a perdu ses attributs les plus voyants, même si elle reste prégnante dans la structuration économique du monde ? Et quand des institutions « récupèrent » un grand nombre des thèmes portés par ces mouvements ou incarnent efficacement la résistance aux grands groupes mondiaux ? On peut soutenir que les résistances viendraient plutôt alors des nostalgiques du monde global, soit victimes de la récession économique soit effarouchés par le consensus national dans des frontières restaurées.
La nation, la loi, l’État
La crise des régulations se résout dans une nouvelle configuration qui touche à la fois aux échelons (le national), aux modes (la loi) et aux acteurs (l’État) de la régulation. Néanmoins, celle-ci peut tirer parti de l’expérience acquise en matière de co-régulation. La vraisemblance du scénario se dessine entre légitimité, efficacité, croissance et développement durable, principe de précaution, contraintes, coûts et ressources disponibles.
Plus encore que dans le scénario 4, la limitation des fonds publics conduit à une certaine redéfinition des logiques de solidarité. Le maintien du service universel et la péréquation permettent d’éviter une trop grande polarisation du territoire.
L’attractivité du territoire national pour l’économie mondiale comme pour ses propres ressortissants motive les politiques impulsées et contrôlées par l’État régulateur et aménageur armé d’instruments traditionnels et nouveaux. Il exerce son autorité sur les collectivités territoriales, coopère avec certains pays européens, et négocie avec les grands opérateurs.
Les principales difficultés résultent de l’insuffisance des ressources publiques et des risques externes représentés par les opérateurs globaux et les autres puissances, dans le domaine de l’énergie par exemple. En phases de crise, polarisation et reterritorialisation peuvent engendrer des difficultés supplémentaires.
Les phénomènes de pénurie entraîneraient une croissance des coûts contraignant à des relocalisations et à un accroissement des inégalités spatiales. Le renforcement de la polarisation porte le risque d’un élargissement des « mailles » et de « trous » dans les différentes offres de service.
La société des nations
On a vu que le retour à la nation n’implique pas un effacement de l’échelon global qui reste une instance de mise en concurrence économique des territoires.
L’évolution de l’échelon européen est ambiguë : sur fond de déconstruction, avec une cascade de replis nationaux, on voit apparaître de nouvelles formations, à la fois à plusieurs vitesses et à géométrie variable, mais dont chacune pourrait tirer une forte consistance de sa motivation pragmatique : nécessité fait accord. En contrepartie, des tensions et des conflits locaux sont possibles, surtout dans certaines régions de l’Europe. Une certaine conscience de l’intérêt général européen persiste en « fond », notamment en matière d’énergie (dépendance), de transports (interconnexions) et de TIC.
Le rôle des collectivités locales tend à s’affaiblir – du moins sur le plan politique car, pour ce qui regarde les régulations territoriales, économiques et sociales, le scénario sollicite leur contribution active tout en leur demandant de financer la solidarité nationale. Les grandes villes en particulier, restent des pôles majeurs d’activité économique en tant que noeuds de valeur et de régulation sociale en tant que lieux de vie.
Souverainement français
La hiérarchie des normes est rétablie au profit de la loi, du moins dans l’espace national. Mais la globalisation reste essentiellement gouvernée par le marché et le « contrat », ainsi que les accords internationaux au sein de l’Europe et du monde. Les partenariats public-privé sont également poursuivis. La conclusion des accords et contrats jalonne et sanctionne les stratégies des acteurs.
Les prix, éventuellement corrigés par la prise en compte des externalités régulent également les marchés intérieurs. Les moeurs et les particularismes culturels « renationalisés » contribuent à nourrir l’exception française dont la première manifestation est la langue : être Français, c’est d’abord parler le français. Comme on l’a vu, les mouvements d’opinion sont mieux canalisés par les institutions.
En revanche, l’État a du mal à imposer des normes en matière de régulations techniques qui restent en majorité produites et diffusées par les acteurs économiques globaux. Le déséquilibre est à cet égard plus important que dans le scénario 4 qui bénéficie du poids de l’Europe.
L’expérience acquise avant que le scénario s’impose permet d’exploiter les avantages de la co-régulation, singulièrement dans le domaine des grands réseaux (énergie, transports, TIC) mais sous la conduite du régulateur national associant différentes catégories d’acteurs à l’actualisation des orientations politiques.
L’État éclairé
Dans le nouveau paysage international, les grands acteurs de la globalisation ont des interlocuteurs privilégiés, les États nationaux, qu’ils rencontrent soit multilatéralement dans les institutions de régulation internationales à vocation économique, soit bilatéralement dans le cadre de la négociation.
S’agissant du rôle de l’État on pourrait reprendre, mot à mot, la description du scénario 4 :
A ce retour du politique correspond un retour de l’État, stratège, régulateur, aménageur, sans oublier l’État-gendarme. Mais sûr de son autorité, il n’hésite pas à déléguer, tant aux entreprises (services publics) qu’aux collectivités territoriales. L’autorité de l’État s’oppose également aux puissances économiques globales (opérateurs) et s’affirme au sein des instances internationales.
En termes de puissance, toutefois, la crédibilité de l’État national n’est pas comparable à celle de l’Europe-puissance du scénario précédent.
On a vu que le renforcement de l’État et des administrations centrales réduit les ambitions politiques des collectivités territoriales et des villes, mais non leurs responsabilités et leurs initiatives en matière de régulation et d’aménagement, en particulier dans les périmètres urbains.
Les opérateurs nationaux sont dans une situation comparable : contrôlés mais laissés libres de leur gestion et de leur stratégie qui peut rester globale. Les ONG « et autres outsiders » peuvent trouver dans un monde plus fragmenté une place plus importante que dans le scénario 4.
Conclusions : « Sous l’empire de la nation »
Le scénario 5 est donc un scénario de revanche du politique face à l’incapacité de la société marchande et du communautarisme ou encore des multisubsidiarités à « faire société ». Il implique également que cette revanche ne parvient pas à s’incarner dans l’Europe et retrouve donc son ancrage naturel dans les « vieilles nations ».
Ce scénario ne doit pas être marginalisé, réduit à un improbable scénario de l’impasse ou à un scénario-catastrophe.
Il offre l’intérêt majeur de mettre en valeur les responsabilités des pouvoirs publics nationaux dans tous les cas de figure présentés par les différents scénarios face à la globalisation et aux réactions qu’elle peut entraîner : fragmentation dans les particularismes régionaux et autres formations identitaires, Europe subsidiaire en quête d’existence politique ou Europe-puissance à l’initiative de quelques nations.
Le scénario 5 doit d’autant plus être pris en considération que sa vraisemblance se nourrit d’arguments solides, dans une logique historique déterminée par deux propositions qui n’ont rien d’extravagant :
1) on ne peut se passer de cette forme de lien social que nous avons qualifié de « politique », comme le présument a contrario peu ou prou les scénarios 1, 2 et 3, en-dehors de la polis proprement dite.
2) ce lien politique ne peut se construire que dans le durée, que ne lui accorde pas, ou pas suffisamment, le scénario de l’issue européenne.
D’autre part, le scénario présente un profil de régulation qui a fait ses preuves dans l’histoire, appuyé sur un fort consensus consécutif à l’échec des modèles concurrents. Sa pertinence est renforcée par le fait qu’il ne se réduit pas à un « retour », une « restauration » : c’est bien le national revisité, instruit par les vicissitudes qui ont conduit à lui redonner du crédit, et les faiblesses qui lui en avaient fait perdre (inflation réglementaire, bureaucratie…). C’est le national, armé de la connaissance, de l’expérience et des instruments (le réseau, la co-régulation…) provenant des autres scénarios, à commencer par le scénario global.
Enfin, il peut être perçu comme un scénario de transition, par exemple sur le chemin d’une reconstruction de l’Europe à l’initiative de quelques États sur de nouvelles bases, assainies, après l’éclatement de la « bulle Europe ». Ce scénario pourrait alors converger avec le scénario 4.
Il est intéressant de noter enfin que le scénario 5 est « sollicité » par les scénarios 2 (glocal fragmenté), 3 (en quête d’un échelon politique dans une Europe subsidiaire) et 4 (l’Europe-puissance « à l’initiative de quelques nations »).