par Admin

Publié le 6 décembre 2004 dans Scénarios 2020

Cc Travis(ty), from Flickr

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Le déploiement efficient de l’économie globale dans un réseau de villes-mondes. Ce scénario est celui de la globalisation accomplie, sinon heureuse du moins efficiente. Ce n’est pas pour autant le scénario de la mondialisation tranquille, mais plutôt celui d’un capitalisme intelligent et responsable, capable de franchir ou contourner les obstacles, de surmonter les conflits et de résoudre les crises. Aucune configuration géopolitique ou culturelle ne s’impose – à l’exception de la « puissance dominante » dans un monde unipolaire.Tableau de synthèse

Facteurs critiques Réponses dans le scénario :
« les contraintes sont des opportunités »
Démographie Déséquilibres compensés par les migrations et la financiarisation de la protection sociale.
Environnement Régulation par les prix et la spéculation
(énergie, matières premières, péages, marché des droits à polluer…)
Globalisation extensive Implantation « optimisée » des capacités de production dans le monde.
Globalisation intensive Expansion de la sphère marchande.
Financiarisation intense : New Financial Order (Robert Shiller).
Réseaux Optimisation multicanal.
Lien social Socialisation intégrale : « socialisme de marché ».
Les liens politiques et communautaires se défont.
Pseudo-communautés (« virtuelles ») d’affinités éphémères.
Représentations Médias et publicité (le « logos du capitalisme », Quessada).
Régulations Régulations globales sectorielles.
Paradigme : la régulation des marchés financiers.
Marché de la sécurité.
Résistances Maîtrisées. Les dissidents sont des innovateurs (la R&D du système).
Territoires La puissance dominante et ses relais organisent un monde polarisé « en réseau » :
noeuds de valeur et lieux de vie.
Risques majeurs Défaillance des dispositifs de régulation par les marchés.
Effets délétères du scénario sur les motivations vitales
(effondrement de la démographie).

Sommaire de l’article

  • Le territoire subordonné aux réseaux
  • Hyperconsommateur et ressources culturelles
  • Le marché, le contrat et la co-régulation
  • A chaque échelon territorial selon sa contribution à la valeur
  • Loi du marché, marché de la loi
  • Le pouvoir et l’influence
  • Conclusions : « Les contraintes sont des opportunités »

La dialectique réseau-territoire se résout ici en faveur du réseau. Informatiques ou logistiques, les réseaux franchissent ou contournent les obstacles territoriaux, physiques, culturels ou politiques. Les structures réticulaires d’entreprises à la fois oligopolistiques et déconcentrées sont massivement adoptées. Un réseau de villes-mondes : telle est l’image de la planète que dessine ce scénario où la nation décline tandis que l’Europe ne parvient pas à se constituer en Union politique.

Dans une économie de services, la sphère marchande satisfait une part croissante des besoins de l’hyperconsommateur. Les particularismes culturels sont des ressources pour une consommation de plus en plus « culturalisée » par les styles de vie. Le sur mesure de masse produit un monde homogène mais bariolé. En Europe, la culture social-démocrate laisse, en se retirant, une place pour le service universel et les services publics concédés.
Risques et résistances de toute nature sont généralement retournés en opportunités business par la vertu alchimique du marché. Pour le reste, la puissance dominante détient le quasi-monopole de la violence légitime qu’elle externalise à l’occasion, tandis que le marché satisfait, lorsqu’ils sont solvables, la plupart des besoins locaux de sécurité.

Par elles-mêmes ou empruntant des relais institutionnels nationaux et internationaux influencés, les puissances économiques introduisent ou obtiennent des acteurs politiques subordonnés les régulations nécessaires au développement durable de l’économie globale aux différents échelons territoriaux, avec une forte polarisation urbaine. Le lien social marchand et contractuel s’impose au détriment des liens communautaires et politiques, mais des formes de co-régulation intégrant d’autres types de normes sont institués.

La concurrence des territoires motive leur aménagement sous peine d’exclusion. La régulation économique et sociale des réseaux et des flux d’énergie, de transports et d’information se plie à l’impératif de libre circulation généralisée. L’explosion consécutive des flux menace l’intégrité de l’environnement mais les mesures de protection ne font pas nécessairement obstacle à la compétitivité des territoires et peuvent même renforcer leur attractivité.

Trajectoire du scénario

Les crises, les résistances identitaires ou politiques qui caractérisent les autres scénarios ne sont pas effacées mais, en quelque sorte, prises de vitesse par l’expansion de l’économie et de la société globales dont les dispositifs de régulation se montrent efficaces, en particulier dans la gestion des enjeux et des risques relatifs à l’aménagement des grands réseaux (énergie, transports, TIC…).

Le territoire subordonné aux réseaux

Le réseau trouve pleinement dans ce scénario son statut de paradigme organisationnel, sous la conduite des grandes entreprises qui exploitent toutes les virtualités des réseaux en vue d’optimiser les chaînes de valeur. De manière exemplaire, la concentration du capital tire profit d’une forte déconcentration opérationnelle et territoriale dans le cadre de la mise en concurrence des territoires. Des firmes géantes secondées par des myriades d’entreprises plus modestes se partagent des marchés oligopolistiques. Elles communiquent de manière personnalisée avec leurs clients via des réseaux multimédia, produisent, vendent et distribuent des biens à l’échelle mondiale en exploitant les économies d’échelle et d’envergure.

L’économie globale parvient donc ici à s’affranchir des « contraintes » opposées par les obstacles physiques, les particularismes culturels ou les régulations politiques affectant la circulation des flux. La polarisation se détermine en fonction des performances économique et sociales respectives des différentes régions du monde, dans la mise en valeur de leurs ressources concentrées dans de grandes métropoles (villes-mondes). La fluidité et la sécurité des échanges constituent un objectif majeur pour l’aménagement des territoires.

Hyperconsommateur et ressources culturelles

La sphère marchande se dilate à la mesure de sa capacité à substituer des « besoins » au désir et à proposer des produits et services pour les satisfaire le temps d’une rotation des stocks. Paradoxalement, cette économie globale dite ultralibérale rejoint l’utopie communiste (« à chacun selon ses besoins ») mais lui donne un moteur : la communication, moyen de production des besoins. Les services consommés circulant beaucoup plus vite que les biens possédés on peut parler d’économie « rifkinienne » (1) de l’accès. C’est une économie de perfusion fondée sur une relation-client étroite et individualisée, une personnalisation apparente des produits obtenue par la combinaison d’éléments de plus en plus standardisés. L’expression « sur mesure de masse » rend compte de cette différenciation uniforme (Faites comme tout le monde : distinguez-vous) qui accorde un espace à l’innovation et la suscite même.

Loin de faire obstacle à l’expansion du marché, les particularismes culturels sont traités comme une ressource, dans la visée d’une culturalisation de la consommation. La scène commerciale et médiatique mobilise ces ressources culturelles pour inscrire ses produits dans des « styles de vie » de portée universelle qui sont le moteur principal de la consommation. Tandis que l’identité s’individualise (à chacun de construire librement son identité) les communautés culturelles se dissolvent, sauf à conserver une existence superficielle et spectaculaire, pour les besoins du tourisme notamment.

Les ressources culturelles « fossiles » sont évidemment épuisables, mais, comme les ressources naturelles, elles ne seront sans doute pas épuisées avant l’échéance 2020. Par ailleurs, les acteurs culturels nourrissent la recherche-développement, le cas échéant subventionnée, pour produire des formations culturelles de substitution.

Dans le monde global que dessine à grands traits ce scénario, les menaces peuvent être retournées en opportunités. Ainsi, les menaces sur l’environnement engendrées par une croissance économique soutenue engendrent à leur tour… un prospère marché de l’environnement. De même, les surcoûts de transactions induits par la contractualisation générale des relations nourrissent le marché de l’expertise juridique.

Dans une perspective qui reste « fordiste », le système marchand ne vise pas le creusement des inégalités mais, toujours à l’échéance retenue, elles devraient s’aggraver, de manière différenciée.

(Tendance lourde ? Selon l’Organisation Internationale du Travail (Genève, juin 2003), en 1960 les gains du cinquième de la population mondiale le plus riche étaient 30 fois supérieurs à ceux du cinquième le plus pauvre. En 1999, ce rapport serait passé à 74. (Le Figaro Économie, 9 juin 2003).)

Les consommateurs solvables adoptent les mêmes modes de vie et les autres y aspirent. Sur un plan plus large, certaines régions du monde (Asie, Europe de l’Est) accèdent progressivement au style et au niveau de vie « occidentaux » tandis que d’autres, il est vrai, risquent de s’enfoncer dans la misère, sans espoir de rattrapage.

En Europe, un certain niveau de service universel rend les inégalités tolérables, d’autant que la tolérance devient une vertu cardinale. Il s’étend à de nouveaux domaines : l’accès à Internet, par exemple, la connexion étant de plus en plus couramment un préalable à la consommation. De même, les services publics généralement concédés assurent le minimum de cohésion sociale juste requis par un développement humainement durable.

Cette logique de service public ou universel est aussi une logique du service minimum : l’intervention publique permet d’assurer des conditions de vie décentes aux consommateurs et producteurs, mais le recours au secteur privé est nécessaire et donc systématique au-delà de ce niveau de base.

Pour autant, le scénario ne peut ignorer les résistances, sociales et politiques. Les mouvements anti-mondialisation récupèrent et « globalisent » les anciennes revendications de type social-démocrate en faveur d’une redistribution des richesses qui ne remet pas en cause les fondamentaux. Ils tendent même à conforter ces derniers en obtenant, parfois, la réduction des inégalités les plus criantes. Le scénario est ouvert à la concertation, à la négociation et au marchandage, Davos accueille Porto Alegre – à charge de revanche : le faim zéro (2) humanise le triptyque zéro délai, zéro stock, zéro défaut.

Les réfractaires plus radicaux contribuent également à la dynamique de la globalisation par leur capacité d’innovation, technologique ou culturelle. Les attaques de pirates informatiques permettent d’optimiser les dispositifs de contrôle électronique selon une démarche dialectique bien connue dans l’industrie des coffres-forts. Les rebelles et autres dissidents inventent des modes, des tendances et des styles de vie « alternatifs ». Les sujets plus rétifs sont « ringardisés » et culpabilisés par les médias globaux.

La grande délinquance, accoutumée au fonctionnement en réseau, excellant à s’affranchir des obstacles territoriaux, se développe, mais dans des limites sans doutes plus étroites que dans le scénario 2, moins bien contrôlé.

Enfin, face à des formes de sécession plus agressives, l’usage de la force reste l’ultima ratio. Au niveau global, la puissance dominante conforte son rôle de gendarme du monde assisté, le cas échéant, par des forces supplétives. Localement, délinquance et violence urbaines sont traitées de manière pragmatique et diversifiée : répression, cordons sanitaires, assurances privées… Les résidences gardées et autonormées se multiplient.

Le marché, le contrat et la co-régulation

La crise des régulations est perçue, elle aussi, comme une opportunité : déclin ou subordination des échelons, modes et acteurs obsolètes au profit de dispositifs mieux adaptés à globalisation. Comme dans le scénario 4 de l’Europe subsidiaire, des régulations complexes se mettent en place, mais ici finalisées par le seul impératif de fluidité-sécurité des échanges.

A chaque échelon selon sa contribution à la valeur

Tandis que les nations voient leur emprise décliner, les nouvelles formations régionales (3), Europe comprise, ne parviennent pas à se donner une consistance politique. La scène géopolitique se simplifie donc sous la conduite d’une puissance hégémonique (4) dans un monde unipolaire tandis qu’à l’autre extrême la polarisation sur les grandes métropoles voit le politique renouer avec son étymologie (polis). Structurellement, le monde ressemble de plus en plus à un réseau de villes. Nonobstant, tous les échelons territoriaux sont sollicités pour instituer des régulations à finalité économique et sociale.

Outre les injonctions de l’économie, ces régulations peuvent être motivées par des spécificités régionales propres, des politiques plus vigoureuses en matière d’environnement par exemple. Loin de compromettre la compétitivité des régions concernées, ces initiatives peuvent au contraire les rendre plus attractives. Au niveau intermédiaire l’aménagement peut viser des « bassins » sur la base de partenariats entre mégapoles, grandes entreprises et opérateurs de réseau, par exemple. Enfin, on voit émerger des micro-échelons territoriaux, telles les résidences urbaines ou périurbaines déjà évoquées.

Loi du marché, marché de la loi

Le lien marchand et contractuel s’impose au détriment des liens communautaires et politiques, le premier étant subordonné ou apprivoisé par le marché, le second recentré dans le villes où « il faut donc s’attendre à ce qu’une économie mondiale de forme métropolitaine exacerbe aussi les tensions entre la valorisation des formes communautaires et les pouvoirs dissolvants du marché. » (Pierre Veltz).

Le marché intègre dans la formation de ses prix des correctifs inspirés par des motivations non économiques, éthiques (éthique des affaires), sociales (accords pour limiter l’exploitation du travail des enfants), culturelles (moeurs et coutumes) ou écologiques. A contrario, on observe un déclin de la loi, à l’exception notable des « lois du marché », peu adaptée à un monde global sans légitimités politiques fortes.

Comme le scénario 3 de l’Europe subsidiaire, encore que de manière moins conviviale, le scénario global fait appel à des formes de co-régulation où interviennent différentes catégories d’acteurs, dans des formations généralistes ou spécialisées.
Des instances judiciaires civiles et pénales internationales peuvent être instituées mais le monopole de la violence légitime échoit, au moins au niveau global, à la puissance dominante. La sanction privilégiée reste néanmoins la sanction économique (le prix à payer pour).

Le pouvoir et l’influence

Les firmes multinationales sont des acteurs majeurs de la régulation, mais outre leurs interventions directes, par les prix, les normes techniques, les choix de localisation, elles agissent également par le relais d’autres institutions, soit qu’elles y participent, soit qu’elles y exercent avec succès leur lobbying.

A défaut de gouvernement mondial, la régulation globale recourt aux structures à vocation économique et commerciale (OMC) qui introduisent leurs mobiles et leurs logiques dans les instances plus politiques. La régression relative des échelons politiques anciens (nation) ou émergents (mais qui n’émergent pas : Europe) conduit au « rapatriement » de l’existence politique résiduelle dans les métropoles qui voient s’affirmer, au détriment des autres élus, les compétences des édiles engagés dans la concurrence planétaire des noeuds de valeur.

Les acteurs impliqués dans la co-régulation sont donc multiples et variés : instances internationales à géométrie variable, collectivités locales, grandes firmes transnationales, grands opérateurs de réseaux, ONG au sens large. Les risques de conflit, confusion ou carence sont tempérés par une certaine hiérarchie des objectifs au profit de l’économique.

Conclusions : « Les contraintes sont des opportunités »

Si la dialectique réseau-territoire se résout en faveur des réseaux, elle offre du même coup « des opportunités » à tous les échelons territoriaux sollicités pour satisfaire l’objectif de fluidité et de sécurité des échanges matériels et « virtuels » en forte croissance. Dans ces conditions, les pouvoirs publics peuvent s’inspirer de la « philosophie » que le marché imprime à ce scénario, en vue de renforcer la compétitivité des territoires en concurrence mondiale : retourner les contraintes en opportunités.

A cet égard, ils bénéficient de la variété des facteurs d’attraction que constituent les réseaux énergie-transports-TIC, mais aussi la « qualité de vie » au sens le plus général du terme. La co-régulation offre également des leviers d’intervention ou d’influence, dans un monde essentiellement régulé par le marché et le contrat.

La démarche stratégique incluant la capacité d’influence est un facteur clé de succès pour tous les acteurs du scénario global, notamment ces mêmes pouvoirs publics nationaux, confrontés aux représentants des autres échelons territoriaux (Europe, régions, villes…), aux opérateurs globaux et aux instances internationales. En dépit de son déclin confirmé, l’État-nation reste, hors les murs de la ville, le seul garant du lien politique transcendant le lien économique et le lien identitaire (5). Paradoxalement, le déclin de la loi peut aussi constituer une opportunité pour une société française qui a sans doute eu tendance à abuser de ce mode de régulation.

Si le marché est le régulateur privilégié de ce scénario, rappelons que les prix peuvent intégrer dans leur formation des modulations permettant de valoriser des externalités positives ou négatives (imputation des droits à polluer dans les tarifs). Par ailleurs, la rationalité économique de l’hyperconsommateur favorise l’adoption des nouveaux services, mais aussi des mesures restrictives destinées, entre autres, à préserver l’environnement. Contre la tendance lourde au creusement des inégalités, la régulation sociale peut tirer parti du modèle fordiste (solvabilité du consommateur).

De manière générale, ce scénario requiert une large application du principe de précaution, face aux vulnérabilités, techno-économiques, sociales et environnementales.

Portée par les tendances lourdes, l’actualisation de ce scénario serait compromise par une conjonctions de crises majeures (catastrophes naturelles, effondrement technique, explosion sociale ou conflits régionaux mal maîtrisés) affrontées sans le secours des formations identitaires et politiques qu’à la différence des autres scénarios, il instrumentalise à défaut de les abolir.


(1) Rifkin, L’Âge de l’accès.La révolution de la nouvelle économie, La Découverte, 2000

(2) Nom du programme proposé par le président du Brésil lors de la réunion du G8 à Evian, en juin 2003.

(3) Ici au sens des grandes régions du monde.

(4) Pour une issue « citoyenne » possible, on pourra se référer à Régis Debray, L’Édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident.

(5) Quand les métropoles acquièrent une réelle autonomie politique, il est possible que l’État se rapproche du modèle impérial, de préférence au modèle national cher aux légistes français.