par Admin

Publié le 1 février 2012 dans Inclusion

surendettement

Dans une communication présentée lors du Colloque Etat et régulation sociale, Georges Gloukoviezoff analyse l’apparition d’un nouveau risque social, l’exclusion bancaire, qu’il définit de la manière suivante : « le processus par lequel une personne rencontre de telles difficultés d’accès et/ou d’usage dans ses pratiques bancaires, quelle ne peut plus mener une vie sociale normale… »[1].

Comment l’exclusion bancaire a-t-elle pu devenir un risque social majeur ?

L’auteur explique cette évolution par ce qu’il appelle la « financiarisation des rapports sociaux » qu’il décrit comme la résultante de deux phénomènes : la monétarisation croissante des échanges et la bancarisation désormais quasi-achevée de la population française (98% des ménages disposent aujourd’hui d’un compte de dépôt contre seulement 18% en 1966).

En matière de diffusion des services bancaires, l’Etat a joué, selon le chercheur, un rôle crucial notamment à travers des mesures phares comme la mensualisation et la domiciliation des salaires à la fin des années 1960 et l’obligation de percevoir les prestations sociales via un compte bancaire en 1978. Ayant contribué à rendre les banques socialement indispensables, l’Etat a ensuite opéré un retrait de ce secteur laissant les citoyens sous la dépendance d’établissements soumis à des exigences croissantes de rentabilité et de compétitivité.

Incités à recourir à un compte bancaire pour les principaux actes du quotidien (toucher un salaire, des aides, se loger…), les Français vont aussi avoir un besoin croissant de recours au crédit notamment pour faire face aux accidents de la vie et aux risques sociaux vis-à-vis desquels l’Etat fournit de moins en moins de ressources.

 

Les services bancaires : facteurs d’inclusion ou d’exclusion sociale ?

Les services bancaires sont de l’ordre des besoins instrumentaux. Quand les personnes y ont un accès adéquat, ils permettent de convertir des ressources en fonctionnements.

A contrario, les difficultés d’accès aux services bancaires peuvent être, selon Gloukoviezoff, de trois ordres:

  1. Ne pas avoir accès aux services bancaires
  2. Avoir un accès insuffisant aux services bancaires
  3. Avoir un accès inadéquat aux services bancaires (c’est-à-dire ne pas en maîtriser le fonctionnement)

En outre, ces difficultés ne sont pas seulement le fruit de carences difficultés économiques et sociales antérieures : elles peuvent aggraver les situations des personnes et alimenter le processus d’exclusion.

Pourquoi ? L’activité bancaire est une relation de service qui demande un « copilotage » entre le client et sa banque. Il y a une nécessaire personnalisation des produits mais également du conseil indispensable pour guider le client dans cet univers complexe.

Or, certains clients, selon Gloukoviezoff, sont privés de ressources nécessaires pour se faire écouter et entendre dans le cadre de cette relation marchande. Cette tendance est accentuée dans l’univers très concurrentiel actuel par l’évolution des stratégies des banques d’une rentabilité obtenue sur la masse totale des clients (avec une péréquation globale) vers une volonté de rentabiliser chaque client. Elle est aussi accrue par l’accentuation du traitement informatique (dont la dépersonnalisation peut entrainer des situations extrêmes où un client fragile est « coulé » par des frais bancaires exorbitants).

Au défaut de maitrise du client s’ajoute dans les banques classiques une inadéquation manifeste des produits aux besoins des personnes en situation de précarité (remboursements et frais trop élevés, manque de conseil, etc…). Les banques coopératives et La Banque Postale en revanche ont souvent exploré des moyens pour servir les clientèles délaissées par les autres banques[2].

 

Quelles solutions pour un accès aux services pour les plus fragiles ?

Pour rendre accessibles et adéquats ces services, Gloukoviezoff suggère une action conjointe de l’Etat et des établissements bancaires.

Premièrement, il propose, afin de faire respecter le droit à un compte, d’évaluer et de sanctionner les pratiques des banques en matière d’octroi et de refus d’octroi d’un compte. Cette mesure (Community Reinvestment Act) mise en place aux Etats-Unis dans les années 1970 avait permis l’émergence de nouveaux marchés économiquement viables.

Les banques devraient également payer le coût du traitement des échecs de la relation bancaire dont elles sont responsables, comme financer l’action des commissions de surendettement.

Georges Gloukoviezoff est docteur en économie et spécialiste des questions d’inclusion financière des particuliers ainsi que membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Il a publié en octobre 2010 aux Presses Universitaires de France: L’exclusion bancaire. Le lien social à l’épreuve de la rentabilité.

Lien vers le blog du chercheur: http://alternatives-economiques.fr/blogs/gloukoviezoff


[1] « L’inclusion bancaire des particuliers : un nouveau défi pour l’Etat social ? », Colloque Etat et régulation sociale, 11 et 13 septembre 2006. L’article ci-dessus s’appuie très largement sur les considérations développées ici: http://matisse.univ-paris1.fr/colloque-es/pdf/articles/gloukoviezoff.pdf

[2] On peut citer l’accord entre La Banque Postale et l’UNCCAS (Union Nationale des centres Communaux d’Action Sociale) pour que les travailleurs sociaux relaient les agents de la banque auprès des clients en difficultés.