par Admin

Publié le 3 octobre 2012 dans Actus Site, Inclusion

Cc Rachid Lamzah from Flick

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Le racisme implicite

Même si une personne n’agit pas de manière raciste et n’exprime aucune opinion raciste, ses émotions pourront révéler un racisme implicite ou « aversif ». C’est ce qu’affirme Jacques-Philippe Leyens dans un livre à la fois provocateur et très étayé, « Sommes-nous tous racistes ? – Psychologie des racismes ordinaires », publié en 2012 aux Editions Mardaga.

L’auteur y propose une acception volontairement large du racisme. Pour lui, être raciste vis-à-vis d’un groupe, c’est  «avoir des attitudes, des affects et des comportements dénigrants ou méprisants à l’encontre des membres de ce groupe pour la seule raison qu’ils font partie de ce groupe. »  Tout comme l’auteur, nous avons tous en ce sens une grande probabilité d’être raciste ou d’avoir des accès racistes à l’encontre de certains groupes d’individus.

Si certains racismes sont condamnés plus sévèrement par la société, d’autres sont en quelque sorte tolérés ou non perçus. En effet, le racisme peut se manifester aussi bien à travers des discriminations (comportements), l’affirmation de stéréotypes (croyances) ou à travers des préjugés (réactions affectives). Les racistes aversifs sont des individus qui croient sincèrement ne pas être racistes, mais manifestent par des réactions difficilement contrôlables un malaise vis-à-vis de certains groupes. Ce malaise est très facilement perçu par les personnes concernées.

On retrouve cette idée de malaise dans un chapitre consacré aux notions de color-blindness[1] et de color-consciousness[2]. L’auteur se positionne clairement en faveur de la seconde. L’indifférence aux différences, en effet, dissimule souvent une volonté d’assimilation de l’autre. La reconnaissance des différences, quant à elle, peut mener soit vers l’intégration et la reconnaissance réciproque, soit vers un racisme explicite. Dans les deux cas,  les expérimentations démontrent que la conscience des différences (positive ou négative) permet une collaboration plus importante entre les différents groupes. D’ailleurs, les personnes discriminées ont tendance à davantage se méfier de ceux qui font semblant d’ignorer leur différence, parce qu’elles les mettent mal à l’aise, les racistes aversifs.

Les dérives de la catégorisation

A l’origine du racisme se trouve un phénomène incontournable pour la survie de l’espèce humaine : la catégorisation. L’être humain a besoin d’appartenir à un groupe et de nouer des relations privilégiées. Il est normal qu’il favorise son groupe d’appartenance, qu’il préfère par exemple ses enfants à ses neveux. De nombreuses expériences de psychologie montrent qu’en catégorisant et en exacerbant l’ethnocentrisme d’un groupe, on fabrique du racisme[3].

Parmi de nombreux enseignements, l’auteur montre aussi l’ambivalence du racisme. Nous percevons les groupes humains à l’aide de deux notions : la compétence et la chaleur. Notre propre groupe est le plus souvent jugé à la fois chaud et compétent tandis les autres groupes sont jugés de manière plus ambivalente. C’est le cas des femmes : la figure menaçante de la femme hyper compétente et froide et celle (à protéger) de la femme faible mais affectueuse coexistent.  Mais, qu’il se manifeste par un antagonisme profond ou par une condescendance apparemment inoffensive, le racisme n’en est pas moins toujours dénigrant.

On peut regretter que l’auteur en choisissant de regrouper toutes les formes de rejet d’un groupe sous le terme de « racisme », fasse fi des  incarnations particulières de la haine ethnique et de la xénophobie. L’emploi abusif du mot « racisme » ne tend-il pas à en user le sens? Le « racisme anti-jeunes », le  »racisme anti-homosexuel » et l’antisémitisme nazi fonctionnent-ils réellement de la même manière? C’est en tous cas la thèse de ce livre à la fois personnel et étayé.

 

Jacques-Philippe Leyens est professeur émérite de l’UCL à Louvain-la-Neuve en Belgique. Il a reçu en 2002 la plus importante distinction européenne en psychologie sociale, le prix Henri Tajfel, pour la qualité de ses travaux et sa contribution à la discipline.


[1]« Indifférence ou aveuglement aux différences ».

[2]« Reconnaissance de l’existence de divers groupes ».

[3] Dans une expérience, Henri Tajfel a créé des « groupes minimaux» parmi ses élèves en se basant sur la préférence de Klee ou de Kandinsky. Et, il a constaté que les participants n’hésitaient pas à discriminer l’autre groupe en choisissant de recevoir plus de points quitte à en perdre en chiffres absolus.