par Admin

Publié le 7 mars 2013 dans Actus Site, Les jeunes

cc Ant Mac Neill from Flickr

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Dans son essai Petite Poucette, Michel Serres nous offre une vision enthousiaste de la génération des digital native, issue de l’observation de ses petits-enfants, passés maîtres dans l’utilisation des claviers de leurs Smartphones.

Urbanisation, allongement de la vie, multiculturalisme, omniprésence de la publicité et des médias, accès permanent à un monde virtuel et disponibilité immédiate d’une masse d’information, etc., les jeunes occidentaux n’habitent plus le même corps et ne pensent plus avec la même tête que les anciennes générations. Ils ne vivent plus dans le même monde, si bien qu’ils « doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… ».

Plus qu’une révolution cognitive…

Après les passages de l’oral à l’écrit et de l’écrit à l’imprimé, le philosophe décrit le passage au numérique comme la troisième révolution cognitive. De même que l’imprimerie a dispensé les savants d’apprendre par cœur les informations désormais contenues dans les livres, l’ordinateur nous permet en quelque sorte d’extérioriser nos facultés intellectuelles : « une mémoire, plus puissante mille fois que la nôtre, une imagination garnie d’icônes par millions ; une raison aussi, puisqu’autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’eussions pas résolus seuls ».

Cette révolution qui laisse le champ libre à l’ « intuition novatrice et vivace » signe la fin de l’ »ère du savoir » et de celui des « experts ». L’oralisation du savoir par les maîtres à partir des livres est compromise puisque le savoir est désormais à portée de main pour chaque élève. Et,  l’enseignement, dans sa forme descendante (« En haut, jadis, des bouches desorillées ; en bas, des ouïes muettes ») et cloisonnée par discipline, doit être réinventé.

Michel Serres, loin de condamner le bavardage qui règne des amphis d’université aux salles de classe, l’analyse comme un bienfait : « jadis prisonniers, les Petits Poucets se libèrent des chaînes de la Caverne multimillénaire qui les attachaient, immobiles et silencieux, à leur place, bouche cousue, cul posé ».

 …une révolution sociétale?

L’essai tente également d’esquisser les évolutions politiques et sociales que les nouvelles technologies devraient provoquer. Par leur biais, le savoir est devenu universel. Avec les blogs, les réseaux sociaux, pour la première fois de l’histoire, on peut entendre les voix de tous, ce que l’auteur analyse comme une chance pour la démocratie : « la demande politique, énorme, se lève et presse ».

Contrastant avec les reproches habituels faits aux jeunes, individualisme et virtualité de leurs communautés « d’amis », le philosophe rappelle que ces nouvelles appartenances, ces manières inédites d’être-ensemble se distinguent par leur pacifisme,  contrairement aux appartenances passées « dont les livres d’histoire chantent la gloire sanglante ».

En conclusion, l’académicien se félicite que le partage se déploie désormais dans tous les domaines, de l’enseignement au travail, en passant par le monde médical. Le collectif, autrefois dominé par directeurs, maitres et experts, laisse la place au « connectif ».

Michel SERRES, Petite Poucette, Editions Le Pommier, 2012.