par Admin

Publié le 24 juillet 2013 dans Actus Site, Transformations urbaines

Cadenet cc jensplitsch from Flickr

Cadenet cc jensplitsch from Flickr

Au fil de 556 pages presque toujours passionnantes, Jean-Pierre Le Goff il donne à voir les grandes étapes et les multiples facettes de la mutation sociale, culturelle et territoriale de la France contemporaine, dont les traits essentiels étaient certes connus mais se trouvent ici illustrés de façon aussi fine et détaillée que vivante.

Le Goff, qui n’en est pas originaire, connaît et fréquente depuis trente ans Cadenet et ses environs – les collines du Luberon, les bords de la Durance. Cette longue pratique du lieu et de ses habitants donne à l’ouvrage sa chair et sa densité. L’auteur se fonde aussi sur une enquête systématique, faite de nombreux entretiens effectués sur place en 2005-2007, qu’il nous restitue à travers une série de portraits individuels et collectifs émaillant un texte aéré et agréable à lire.

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La première partie du livre campe le Cadenet des premières décennies de l’après-guerre, un gros bourg de paysans et de vanniers. Les conditions de vie et de travail y sont rudes, semblables encore, à bien des égards, à celles de l’ancienne France : le cadre collectif et les solidarités villageoises y déterminent fortement les destins individuels. La population, de vieille souche provençale, y est majoritairement fidèle à un Parti communiste alors au faîte de son influence, mais tolère les habitants qui vont à la messe, que le facteur traite de «cagoulards» en leur portant La Croix ou La Vie catholique.

De ce monde, nullement figé, Le Goff dévoile peu à peu la complexité à travers nombre de tableaux et d’anecdotes. Il installe son lecteur dès les premières pages au Bar des boules, parmi les habitués dont les conversations tressent sans relâche la chronique de la vie quotidienne du pays. Bien que la tendresse de l’auteur pour ce monde voué à disparaître soit perceptible, son propos reste celui d’un observateur, à distance de toute nostalgie ou de toute tentation de « faire couleur locale ».

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La transformation de Cadenet commence dès la fin des années soixante, avec le déclin des deux principales activités du bourg. Les ateliers artisanaux de vannerie, unique moyen d’existence de nombreuses familles qui façonnent l’osier local depuis des générations, doivent peu à peu fermer face à la concurrence du rotin asiatique. Les cultures maraîchères sont également touchées par la crise. Enfants d’agriculteurs et de vanniers, découragés, partent chercher du travail ailleurs, alors qu’arrivent sur place les premiers « étrangers » : cadres d’Aix-en-Provence, ingénieurs de Cadarache, soixante-huitards parisiens en quête d’ « authenticité ».

C’est aussi l’époque où la généralisation de la télévision dans les foyers contribue à défaire les rapports de sociabilité villageoise – chacun tendant désormais à rester chez soi le soir. La démocratisation de l’automobile inaugure au même moment une ère de loisirs et de mobilité entièrement inédite, qui fait éclater les cadres géographiques traditionnels.

L’ouvrage décrit subtilement les conflits qui naissent à mesure que des groupes hétéroclites de nouveaux arrivants se mêlent tant bien que mal à la population locale : qu’il s’agisse de célébrer le 14 juillet ou la mémoire des résistants du bourg, qu’il soit question de gendarmerie, d’école, d’éducation ou de chasse, tout semble opposer les « anciens » Cadenétiens et ces « gens de la ville », pourtant « de gauche » eux aussi, mais qui portent d’autres aspirations et d’autres valeurs et prétendent de surcroît apprendre aux paysans à connaître la nature.

Reflétant ces clivages, l’action de la mairie à partir du début des années quatre-vingt apparaît tiraillée entre le souci de préserver les traditions cadenétiennes enracinées dans les rapports d’interconnaissance et d’entraide de la société villageoise, et celui de faire droit aux aspirations des nouveaux venus pour éviter le déclin démographique et économique du bourg.

Une foule de services destinés aux néo-ruraux voit alors le jour, crèche, halte-garderie, théâtre, chorales, ateliers de peinture sur tissus, podologue, maintenance informatique, clinique vétérinaire, aide aux devoirs… Ils sont proposés par un tissu dense de nouvelles associations, que l’équipe municipale subventionne sans cesser de soutenir l’Amicale des pompiers ou Cadenet Sport. Signe des temps, le tennis, les arts martiaux et le tir à l’arc font leur apparition dans un univers jusque là dominé par la pétanque et le football.

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A mesure que les arrivées de population augmentent entre 1980 et 2007, elles se diversifient : aux cadres travaillant dans la région et désireux de s’installer à la campagne s’ajoutent des familles fortunées qui rachètent aux agriculteurs des terres et des bâtiments pour les transformer en résidences secondaires, mais aussi des immigrés pauvres, majoritairement maghrébins, des Américains attirés par le soleil de la Provence, des marginaux de toutes sortes ; le nombre de piscines et le prix des terrains augmentent eux aussi.

Les « anciens » ne profitent pas de cet essor et se sentent colonisés par des nouveaux venus qui les tiennent souvent pour des rustres et entendent les dissuader d’aller à la chasse. Les fractures sociales se doublent de fractures culturelles.

Ainsi prend forme le « village bariolé », titre que Le Goff donne à l’un des derniers chapitres de son essai. C’est un univers où, selon l’auteur, grandit l’influence des « cultureux », ces animateurs d’associations qui parviennent à la longue à imposer leurs représentations plus ou moins écologistes et post-modernes, et leur idée de la culture se réduisant à une succession d’évènements et de manifestations disparates. C’est peu dire que l’auteur n’a pas de sympathie pour ces personnages. Il n’a guère besoin cependant de les prendre à partie, se contentant de citer, pince-sans-rire, maints échantillons de leur jargon prétentieux et sonore.

Il trace de la même manière, sans coup férir, un portrait au vitriol de l’administration du Parc naturel régional du Luberon, dont la charte courtelinesque en vient peu à peu à régenter la vie de la région et jusqu’à l’éducation des jeunes générations.

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En définitive Le Goff nous conte – au terme d’une enquête sérieuse, sans jamais tomber dans l’angélisme, mais sans cacher ses sympathies – comment un village provençal, un village comme les autres, a vu sa population, son économie, son territoire et son identité-même profondément bouleversés à mesure des progrès de la périurbanisation et de l’évolution des modes de vie. On regrettera seulement qu’il ne parle pour ainsi dire jamais de la Poste.

Il nous donne à voir et à comprendre le naufrage d’un monde ancien, chassé par l’irruption de nouveaux usages, de nouvelles représentations et de nouvelles valeurs, sur fond de mitage du paysage rural, de spéculation foncière, de montée du vote FN. Mais Cadenet, à ce prix, est parvenu à accroître sa population.

L’auteur fait ainsi oeuvre de témoin et d’historien autant que de sociologue, soucieux de conserver les traces d’un passé à peine révolu, déjà disparaissant. Il nous rappelle que la France du village avec son clocher, sa mairie, son école et son monument aux morts ne vit quasiment plus que dans notre imaginaire de citadins. Il se réclame, dans son avant-propos, du livre de Laurence Wylie, Un village du Vaucluse (Gallimard 1979). On ne peut s’empêcher pourtant de songer par endroits, en lisant Jean-Pierre Le Goff, à la manière dont Le Roy Ladurie faisait revivre Montaillou, mais, lui, à sept siècles de distance.

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