par Admin

Publié le 26 février 2014 dans Actus Site, Prospective, Société

Paris Plage (2005)

cc Pierre Numérique from Flickr

 

Jean Viard est sociologue et directeur de recherche CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Il a notamment travaillé sur l’espace (aménagement du territoire, agriculture et paysannerie), la mobilité et les « temps sociaux » (vacances, 35 heures). Il est élu au Conseil Municipal de Marseille, et Vice-Président de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole. Dans son dernier ouvrage, il dresse un portrait étonnement optimiste de la France et examine, chiffres à l’appui, les changements qui ont profondément modifié le pays depuis un siècle et leurs conséquences sur nos vies quotidiennes.

 

La société de vie longue (et de travail court)

Conséquence des progrès médicaux, de la réduction du temps de travail et de son usure sur le corps, la vie a augmenté de 40% en un siècle dans les pays développés. Les Français et Françaises ne passent plus que 12% de leur temps à travailler et de moins en moins de temps à dormir, ce qui leur laisse environ 400 000 heures de temps libre. Cela signifie que les individus n’ont jamais disposé d’autant de temps pour s’éduquer, se cultiver, avoir des loisirs, partir en vacances, aimer, profiter de leurs familles…l’essentiel étant de pouvoir décider des usages de son temps. Les attentes et les projets de cette “génération temps libre”, se diversifient, leurs modes de vie se singularisent.

La vie plus longue, fait remarquer le sociologue, n’est pas simplement une vie courte rallongée : elle s’organise autrement. Le travail, ou sa douloureuse absence, reste important dans la structuration du social, mais ne constitue plus le “seul maître des lieux et des liens”. C’est pourquoi le sociologue parle de sociétés à “deux moteurs” : le travail et le temps hors-travail.

Une vie plus longue est aussi faite de discontinuités, de choix successifs, de remises en cause et de recommencements. Même l’engagement et la stabilité n’ont plus le même sens lorsqu’il est toujours temps de retenter sa chance ailleurs (10% des Français déménagent chaque année), de changer de travail (la durée moyenne des CDI est de 11,2 ans) ou de refonder une famille.

D’où vient alors ce sentiment permanent de manque de temps et de frustration ? C’est, nous dit l’auteur, que la durée de vie a augmenté de seulement 40%, là où les biens et les savoirs disponibles ont été multipliés par 10, 100, 1000. Si nous sommes persuadés de vivre moins bien que les générations précédentes dans cette “société de propositions abondantes”, c’est que “l’allongement de la vie a été comme occulté par l’immensité des possibilités de vivre et de découvrir”. Se pose alors la question de la prise de pouvoir sur le temps.

 

Culture de la mobilité, culture de l’urbanité

L’auteur décrit également les transformations territoriales induites par le passage d’une culture de la sédentarité à une culture de la mobilité. La voiture, le TGV, les autoroutes, l’avion ont considérablement augmenté nos déplacements, tandis que la télévision, Internet et les téléphones portables nous faisaient entrer dans l’aire de la mobilité virtuelle de masse.

L’allongement des déplacements s’est traduit par un fort étalement urbain. Sur 27 millions de logements, la France compte 15 millions de maisons individuelles dont 89% avec jardins, où se cultivent un bonheur et des liens sociaux privés. Aujourd’hui, un Français parcourt chaque jour en moyenne 45 kilomètre contre 5 kilomètres en 1950, et 60% des salariés ne résident pas dans la commune où ils travaillent. Les espaces se sont donc largement spécialisés : territoires résidentiels, territoires productifs…

La culture de l’urbanité (celle du primat de l’individu sur le collectif) a au même moment cessé d’être le monopole de la ville. L’usage des nouvelles technologies et le développement des infrastructures de transport ont rapproché les modes de vie urbains et extra-urbains (70% des agriculteurs vivent à moins d’une heure de route de la ville). Nous vivons à l’aire de l’urbanité généralisée, selon l’auteur, mais “au sein d’une demande générale de nature, de soleil, de bien-être”. L’étalement urbain réalise la fusion des espaces habités et des espaces verts, de la campagne et de la ville.

Plus généralement, les villes et les régions françaises ont été transformées par l’essor du temps libre et du tourisme. Dans les années 1980, les mobilités physiques quotidiennes de loisirs ont pris le pas sur les déplacements professionnels. La ville s’est donc reconstruite comme espace de promenade, de rencontre et de divertissement, comme le succès de Paris-Plage, du vélib’ et du tramway en témoigne. Par ailleurs, si 70% des Français partent en vacances au moins une année sur deux, tous veulent vivre à l’année au “pays des vacances”, d’où la popularité des jardins et des barbecues, et les importants transferts de population vers les villes patrimoniales et les régions littorales.

 

Bonheur privé, malheur public ?

Face aux pessimistes qui prédisent la fin du lien social, l’augmentation de la pauvreté et le déclin de la France, Jean Viard met en avant la réussite de l’art de vivre à la française et la vivacité du bonheur et des liens privés. En effet, la France est le seul pays qui attire plus de touristes qu’il ne compte d’habitants. Et les trois quarts des Français se déclarent satisfaits de leur travail, de leur logement, de leur conjoint et de leur vie.

Néanmoins, les nouveaux usages gagnants du temps et de l’espace cachent de profondes disparités et des poches d’exclusion. Certains citoyens ont besoin de protection et de filets de sécurisation pour les aider à affronter les ruptures, plus subies que choisies, de l’existence et à faire face aux risques de désaffiliation qui leur sont inhérents. La mobilité doit aussi être démocratisée pour augmenter le capital spatial et l’accès aux réseaux pour ceux qui ne sortent jamais de leurs villages ou des grands ensembles où ils sont relégués.

Pour construire le monde de demain, aménager le territoire, favoriser le développement économique et reconstruire du commun, le politique ne pourra se passer d’une réflexion sur la société des modes de vie et d’une meilleure compréhension du monde de demain. Or, soutient le sociologue, ce ne sera pas principalement un monde de travail et de production de plus de biens, mais un monde de culture, de voyages, de services à la personne et de soins du corps et de nouvelles “solidarités tribalo-familiales”.

 

Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie. Jean Viard. Editions de l’Aube, collection « Monde en cours ». Janvier 2012. 208 pages.