Thierry Crouzet, Le peuple des connecteurs : Ils ne votent pas, ils n’étudient pas, ils ne travaillent pas... mais ils changent le monde, Bourin éd.,2006.
Ingénieur informaticien, spécialiste international des nouvelles technologies, Thierry Crouzet a publié une trentaine d’ouvrages sur le fonctionnement d Internet, aux éditions Microsoft Press et chez First. Il est également l’auteur du Guide des meilleurs sites web, mis à jour chaque année.
Une révolution est en marche : celle des connecteurs. Nés après 1960, ils sont les premiers véritables utilisateurs des ordinateurs. Ils ont grandi et vivent dans un univers technologique entièrement nouveau et forment un gigantesque réseau planétaire. Sans bruit, sans manifester, sans revendiquer, ils sont en train de bouleverser notre conception du monde. De récentes découvertes scientifiques leur ont fait comprendre que notre société reposait sur des fondements inadéquats. Pourquoi une autorité centralisée alors que le réseau démontre tous les jours qu’il s’auto-organise sans aucun chef ? Thierry Crouzet appartient au peuple des connecteurs. Il fut l’un des tout premiers spécialistes français d’Internet. Dans cet ouvrage à la fois essai et document, il décrit pour la première fois, au travers de portraits, d’anecdotes, d’exemples scientifiques et philosophiques, un phénomène auquel nous assistons tous sans le voir : l’émergence d’une nouvelle société. (4e de couverture).
Connecto, ergo sum
Thierry Crouzet nous a donné le seul ouvrage de langue française (à notre connaissance) que l’on puisse qualifier d’anthropologie du cyber. Dommage que tant de livres de moindre intérêt mais signés par des personnalités mieux médiatisées fassent tellement plus de tirage. Comme quoi l’ancien monde des médias de masse reste à cet égard plus performant que celui des connecteurs. Il est vrai que l’auteur lui-même a choisi de s’exprimer sur un support obsolète aux yeux de ses héros : le livre !
Dans ce livre donc, à la fois ambitieux, systématique et novateur, il faut toutefois bien distinguer les thèses imputables à l’auteur (le meilleur) de la philosophie qui les sous-tend (le moins bon). Tout se passe comme si bon nombre des premières avaient été « pluguées » sur un bus (philosophique) inutile et incertain.
Ladite philosophie n’est rien moins que novatrice puisqu’il s’agit du bon vieil idéalisme philosophique dont le grand-père serait Descartes, le père Kant et la descendance donnerait Hegel et son frère ennemi Schopenhauer, jusqu’à la phénoménologie en partie incluse.
Cet idéalisme du « monde comme volonté et comme représentation » héberge ici la vulgate évolutionniste. On connaît l’objection ravageuse, de type wittgensteinien, que l’on peut opposer au cogito : Descartes l’exprime dans une langue - ici, le latin - qui n’est nullement un langage privé, cogité par notre philosophe, mais qui lui a été transmis par son papa, sa maman et les bons pères. L’idéalisme ne se connaît ni ascendants ni de descendant, contre toute évidence. Pères et mères sont singulièrement absent(e)s aussi du peuple des connecteurs : on ne s’y engendre pas, on génère (des lignes de code). Il est significatif que dans ses pages bio l’auteur manifeste une vive affection pour les animaux à reproduction non sexuée...
Malgré le bel enthousiasme, souvent communicatif, de Thierry Crouzet, on suspecte un gros accès de nihilisme en prenant connaissance de l’étonnante table de matières : ne pas obéir, ne pas voter, ne pas légiférer, ne pas étudier, ne pas promettre, ne pas manifester, ne pas travailler, ne pas rationaliser, ne pas croire, ne pas mourir, ne pas provoquer...
Heureusement, et on y reviendra plus loin, l’auteur transgresse volontiers ses propres préceptes. Assurément, il a beaucoup étudié et travaillé, il rationalise gaiement, il croit (ne fût-ce qu’ « hasard comme Dieu » !), il provoque volontiers, il promet des lendemains qui connectent, il « légifère » aussi à sa manière (ne pas, ne pas...). Souhaitons-lui néanmoins de continuer à ne pas obéir et surtout de ne pas mourir.
Avant d’entreprendre une critique plus serrée, répétons qu’une grande partie des analyses et jugements de l’auteur, résumés dans les sous-titres des chapitres, juste après les « ne pas... », nous ont paru consistants et convaincants. On voterait bien pour une bonne moitié du programme de Crouzet, s’il ne nous avait par avance dissuadés de voter.
La critique porte d’abord sur les incohérences du discours évolutionniste. Comme dit Wittgenstein, pourtant élogieusement cité par l’auteur, on ne se méfie jamais assez de la grammaire.
Or l’évolutionniste commet couramment à cet égard un bug logique, qui semble échapper au débogueur Crouzet. On commence par affirmer que le monde est le produit du hasard et de la nécessité, on se gausse, on s’indigne de la thèse opposée (le « dessein intelligent ») et on se livre aussitôt sans réserve à la grammaire de l’ennemi, en utilisant des verbes d’action (finalisée) : l’évolution « veut » ceci, « interdit » cela, etc. En clair : on a substitué à Dieu une divinité vaguement païenne, l’Évolution majuscule et rien d’autre. Crouzet le reconnaît du reste : son Dieu s’appelle hasard (Hasard ?). Ou encore, à la vision mythique du déiste, on oppose une vision magique de l’ « émergence » : l’intelligence « émerge » de la vie qui elle-même « émerge » de la matière. Exactement comme le cogito cartésien émerge de nulle part. Émerge comment ? De la complexité, point final. La principale contribution de Crouzet à cette pensée magique consiste à soutenir que la complexité est le produit d’une boucle de programme très simple à trois instructions (l’univers dans trois lignes de code).
S’en tirera-t-on en parlant de « métaphores » ? Mais Wittgenstein, toujours lui, nous a mis en garde contre les pièges métaphoriques, surtout dans le discours à prétention scientifique. En toute rigueur, un évolutionniste conséquent ne devrait jamais exprimer ses thèses qu’à l’aide des verbes autorisés par la contrainte qu’il se donne à lui-même : un monde exclusivement produit par le hasard et la nécessité. De même, un matérialiste ne devrait décrire le monde qu’à l’aide de verbes autorisés par la mécanique, classique, relativiste ou quantique, peu importe.
De même pour la philosophie connectiviste. Essayez donc de réécrire le bouquin de Crouzet en chassant toutes les formes grammaticales incompatibles avec les postulats connectivistes - gageons qu’il n’en resterait pas grand-chose et ce serait dommage.
On aimerait aussi passer l’ouvrage au scanner lacanien de la théorie des discours, récemment enrichi de « parlottes postmodernes » (les parlottes technologique, écologique, etc.) par Serge Lesourd (Comment taire le sujet. Des discours aux parlottes libérales, 2006).
Mais ceci est une autre histoire.
Moralité : la qualité même de ce livre dément (de grâce ne lisez pas ici que ce livre est dément, mais bien qu’il dément, du verbe démentir) la philosophie qui l’inspire. Ce qui, encore une fois, n’enlève rien à tout ce qui peut en faire l’économie, et c’est l’essentiel.
Reste qu’un connecteur pur et dur n’aurait tout simplement pas pu écrire le Peuple des connecteurs. Il n’en aurait du reste éprouvé nul besoin.
[*Orientation :*]
