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Circuler, accumuler...

Communication horizontale et accumulation verticale

par : Paul Soriano

 
D’après un article paru dans la revue Medium n° 7 (sous le titre La vaporisation de la valeur) avec, ici, une référence inédite à la lettre...

Quand le médiologue analyse les précieuses viscosités qui affectent le commerce des idées, la globalisation s’emploie à réduire tout obstacle à la libre circulation des biens. Zéro délai, zéro stock, zéro défaut. Dans cette entreprise, la finance joue un rôle décisif par sa capacité à signifier un nombre croissant d’ « actifs », rivalisant alors de fluidité avec la communication. Mais l’inflation des flux horizontaux de l’échange, aux dépens des flux verticaux de l’accumulation métabolique, n’affecte pas seulement les biens transformés par la finance. On la découvre également dans l’ordre du langage, du savoir ou même de la relation sociale. Monde plat de la circulation instantanée versus monde épais de l’assimilation lente.


La finance rencontre la médiologie sur la question de l’équilibre entre les stocks et les flux (transmission / communication) qui caractérise une « médiasphère ». Elle est en effet l’un des trois agents qui contribuent à la circulation accélérée des biens et des personnes dans un espace économique unifié. Les deux autres agents, l’informatique et la logistique, servent la globalisation extensive, à l’échelle planétaire. Mais en opérant de surcroît la transformation les biens en « actifs », représentés par des « titres », susceptibles d’être numérisés, la finance rend la globalisation intensive de surcroît. En d’autres termes, elle a entrepris une triple conquête, géographique (globalisation extensive des marchés financiers), chronologique (transport de la valeur dans le temps) et axiologique (diversification des valeurs estimées par les marchés via les actifs qui les représentent).

Parallèlement, l’émergence d’une « économie de la connaissance » suggère que le savoir n’échapperait pas à la transformation que la finance opère sur les biens afin de les mobiliser. D’autant qu’à y bien regarder, la connaissance, comme le langage du reste, entretient avec la monnaie, instrument de mesure, d’échange et d’accumulation de la valeur, de surprenantes parentés.

Mesurer, circuler, accumuler

L’échange qui nourrit la circulation n’est que l’une des trois fonctions de la monnaie. Qu’advient-il aux deux autres, la mesure et la réserve, quand l’échange devient prédominant ? La matrice des médiasphères nous offre un cadre de description des avatars de la valeur.


Médiasphères : les transformations de la valeur

Logosphère Graphosphère Vidéosphère Hypersphère
Monnaie, finance Or (symbolique et matériel) Billet de banque (fiduciaire) Chèque (scripturaire) e-monnaie (numérique, digitale)
Garantie de la monnaie Le Prince (transcendance) L’État (souveraineté) Banque centrale (séparation) Logiciel (technique)
Richesse Terre Capital (solide) Actifs (liquides) Dérivés de crédits (gazeux)
Économie Agriculture Industrie Services e-services (perfusion)
Séjour de la valeur Domaine Manufacture Banque Réseau
Protection sociale Communauté État-providence Assurances Société via les marchés (socialisation intégrale)

Avec l’étalon-or, la garantie est transcendante, extérieure au système des échanges. Le Prince s’exhibe sur le côté face dont le côté pile affiche le nombre. Plus désinvolte, l’État souverain se dispense de convertir en or sa monnaie de papier dont il décrète le cours forcé. La séparation de la Banque centrale rendue indépendante en dit long sur la confiance qu’inspirent désormais, à cet égard, les gouvernants.

Quand la monnaie en usage est la pièce d’or, elle est à la fois le garant (l’or), le circulant, (la pièce) et l’accumulant (la pièce d’or). Dans l’hypersphère, la plupart des créances/dettes s’échangent sous forme de bits d’information. La garantie de bonne fin de ces transactions repose sur l’intégrité des logiciels qui gèrent les flux et calculent la position des opérateurs. Intégrité et confidentialité doivent évidemment être prises dans une acception technique (zéro défaut) et non plus morale (zéro faute).

Avec la financiarisation, les patrimoines restent liquides, en quête de meilleurs opportunités, sinon pour l’épargnant primaire, du moins pour les fonds auxquels il confie son argent.

Au triptyque monétaire, mesurer-échanger-accumuler, on peut associer deux axes, l’axe horizontal, (spatial, extensif) des transactions et l’axe vertical (temporel, intensif) de garantie et de réserve de la valeur et donc deux types de flux, celui de l’échange et celui de l’accumulation. Celle-ci, plus encore que l’échange où la monnaie ne fait que passer, requiert la confiance dans l’unité de mesure. A l’évidence on retrouve ici la distinction canonique du médiologue, entre la communication (horizontale ou dans l’espace) et la transmission (verticale, ou dans le temps).

Cette coïncidence en appelle d’autres.

La valeur, le sens et l’identité

On peut en effet reconnaître à la fois le triptyque et le couple d’axes orthogonaux dans d’autres ordres que celui de la finance, ceux du langage, du savoir et même de la relation sociale. Et partout, on observe aussi la même tendance à privilégier la circulation .


Une nouvelle matrice se dessine, que nous commenterons ici brièvement.

Finance Langage Savoir Lien social
Etalon, garantie de la valeur du sens de la validité de l’identité
Flux horizontal Échange marchand Communication Information Relation
Flux vertical Accumulation Métaphore, poésie
(épaisseur des mots)
Transmission Génération (filiation)
Stock Patrimoine (capital) Langue Science(s) Cultures (groupes)
Production Économie réelle, travail Parole Élaboration des savoirs Procréation, éducation

Dans l’ordre du langage, la garantie visée sur l’axe vertical est celle du sens. Le flux horizontal est celui de la communication, de la circulation des signifiants et le vertical celui de la métaphore, des correspondances de sens, de la poésie. Le « stock », c’est la langue et la « production » la parole. Dans la finance, l’axe horizontal de la circulation est privilégié par rapport à l’axe vertical qui indexe les prix sur les biens par la médiation de la valeur. De même, pour les théories linguistiques modernes, l’axe horizontal de la circulation des signifiants est privilégié par rapport à l’axe vertical qui indexe les choses aux signifiant par la médiation du sens. En d’autres termes, la linguistique revendique, à défaut de l’établir, l’autonomie des signifiants. En conséquence, ces derniers peuvent indéfiniment circuler, dans une « différance » qui retarde sans cesse l’épreuve de vérité, la confrontation avec le référent intelligible et le réel sensible. Exactement comme la circulation des valeurs (titres) diffère indéfiniment la confrontation avec la « valeur réelle » - du moins jusqu’à ce que l’implosion d’une bulle financière conduise à l’arrêté des comptes et au règlement des dettes.

Le traitement des bulles et dettes langagières est différent. Jadis garanti par Dieu (le Verbe) et naguère par le philosophe (logos), le signifiant devenu « inconvertible » comme de la monnaie après la disparition de l’étalon-or, libéré de l’emprise du transcendant, désenglué du réel, se vaporise dans la logorrhée savante de la philosophie déconstruite ou le bavardage populaire des talk show. Moins futile, la publicité établit, côté sens, un pont entre les deux ordres en injectant la doxa (des consommateurs) dans le logos (du capitalisme) . Côté valeur, on s’en souvient, la Bourse organise la convergence des subjectivités, le dévoilement de la cote dans le retrait des fondamentaux d’une lointaine économie réelle.


La lettre « verticalise » la relation

Historiquement, la lettre est l’ancêtre de nos moyens de communication. Autant dire qu’elle s’inscrit, à l’origine, dans la circulation horizontale « en réseau » (le réseau postal). Au fil du temps, elle s’est pourtant « verticalisée », et cela pour deux raisons principales. D’abord à cause de sa littéralité : le rédacteur de la lettre est un auteur, comme le confirme, entre autre, l’existence d’une littérature épistolaire. Or, la littérature s’inscrit à l’évidence dans l’axe vertical de l’accumulation et de la transmission. D’autre part, la concurrence de nouveaux moyens de communication, plus efficients à cet égard, ont conduit la lettre à trouver une identité propre, comme on l’observe souvent lorsqu’un nouveau média concurrence un ancien : c’est le cas de la radio par rapport à la télévision, par exemple.

Dans un monde où prédomine la circulation des flux et des transactions, la lettre est aujourd’hui le seul média capable d’inscrire une communication, notamment commerciale, dans la verticalité d’une relation construite, cumulative, et durable. La lenteur, handicap du point de vue de la communication (délai), devient alors un atout (durée).

Alors même que l’échange marchand constitue le type même d’une relation sociale « transactionnelle », la lettre parvient à inscrire cette relation dans la durée d’une histoire ...

Dans l’univers de la publicité, l’Internet tend à se spécialiser dans la relation transactionnelle (le mode stimulus-réponse du marketing dit « contextuel »), les médias dans la relation d’annonce et de notoriété (« broadcast ») et le publipostage dans la relation interpersonnelle durable.


Tout comme la monnaie ou le langage, le savoir se réfère aux trois fonctions de mesure, d’échange et de réserve. La garantie visée se nomme validité. Le flux horizontal est celui de l’information circulante, le flux vertical celui de la transmission dans la durée. L’« économie de la connaissance » semble entraîner le savoir à son tour dans le mouvement qui valorise les flux aux dépens des stocks, la transaction aux dépens de la transmission. Avec le Just in Time Open Learning il s’agit d’acquérir juste à temps, sur le réseau (open), le savoir requis par les tâches du moment, quitte à s’en défaire aussitôt les tâches accomplies. Malheureusement ( ?) la production et la consommation du savoir, du reste difficiles à distinguer, mettent en œuvre des processus métaboliques qui prennent tout leur temps. Et c’est seulement quand ce capital est constitué, dans la lente accumulation des savoirs inactuels, qu’il devient possible d’acquérir d’autres connaissances « juste à temps ». Le savoir, comme l’argent, préfère les nantis.

S’agissant du lien social enfin, l’axe vertical est celui de la génération (Père, père, fils) qui garantit l’identité tandis que l’axe horizontal est celui des transactions sociales dont la plus caractéristique est justement l’échange marchand. La « mort du père » signerait la dévalorisation des relations verticales au profit des relations horizontales. Il suffit de comparer le théâtre ou l’histoire d’une part, la téléréalité de l’autre, pour saisir la différence.

Un autre trait commun, étroitement corrélé avec la prédominance des échanges, est le refoulement de la production, son externalisation. Les entreprises externalisent leur production dans les pays à bas salaire en vue de réduire leurs coûts mais aussi leurs immobilisations, en quête de flexibilité. Les individus trouvent sur les marchés, prêt à consommer, les produits et services qu’ils sont ainsi dispensés de produire eux-mêmes. Leur patrimoine tend à être externalisé vers les marchés, aux dépens de ce qu’il y a de « propre » dans la propriété. L’externalisation du savoir a certes commencé avec l’usage des supports écrits, tel le livre : mais celui-ci est utilisé par le lecteur pour produire son propre savoir. La numérisation de tous les savoirs rendus accessibles « d’un simple clic » radicalise l’externalisation.


L’âge de l’accès

On peut bien « accéder » en ligne à tous les livres du monde, rien ne permet de s’approprier leur contenu autrement qu’en y consacrant le temps nécessaire. A moins, objectera-t-on, que la technique ne permette un jour de transférer directement le contenu numérique d’un « livre », lui-même produit par une machine hypertextuelle, dans le cerveau-machine de l’homme neuronal ? Mais on perçoit mal l’intérêt de cette invention dès lors qu’un simple ordinateur peut, dès à présent, lire et écrire des livres de cette façon, avec des performances très supérieures à celle du cerveau humain. Il est donc douteux que le capital-risque investisse dans une telle entreprise.


L’irruption des industries culturelles (échange et consumation) dans la sphère de la production et de la consommation métabolique des cultures est un autre aspect du même processus.

°°°

Valeur des biens, sens des mots, validité du savoir, identité des personnes : sous ces dénominations diverses, c’est la vérité, la référence qui manque en l’absence d’ « étalon-or ». La régulation des ordres pose alors des problèmes inédits. Le rabattement du vertical sur l’horizontal nous affranchit et nous prive en même temps des injonctions de l’au-delà et des contraintes spatio-temporelles, sans parler des ruses de l’inconscient. Nous abordons à peine cet entre-deux, ni ciel ni terre, tout humain, où l’on pourrait spéculer, parler, apprendre, s’aimer et se haïr sans entraves mais sans risques. Mais l’informatique nous ouvre de belles perspectives : nous disposons enfin de la technique qui traite les signifiants de manière parfaitement insensée et inconsciente mais nullement futile. Elle seule discipline le signifiant sans préjugés ni limite de capacité. La vulgate scientiste en tire du reste son paradigme anthropologique : le code. Plus concrètement, les avatars de l’homme social, du profil de consommation au casier judiciaire, sont prêts pour la numérisation et les moteurs de recherches dans l’intérêt des familles.

A la différence du péché originel, le bug est remédiable.



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