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D’autres futurs

par : Paul Soriano

 
La relocalisation pourrait transformer radicalement la configuration du monde, à l’encontre de la globalisation. Les TIC, qui servent indifféremment n’importe quel scénario territorial (elles ont jusqu’ici activement contribué à la globalisation) retrouveraient alors leur vocation décentralisatrice. Une rupture plus radicale est annoncée par une autre fable des abeilles, le miel et le pollen, où le retour des biens publics conduit à réviser, sous l’angle du droit romain, nos conceptions de la propriété. La propriété actionnariale, pourrait en être amputée de sa prérogative la plus spectaculaire sur le prétendu marché des entreprises. Le public ayant ainsi recouvré toute sa dignité (exit le concept de « société civile », inutile et incertain), on pourrait enfin s’aviser que toutes les entreprises, dès lors qu’elles réunissent des hommes libres, sont publiques, par définition. Mais pour que le monde se transforme, il convient de s’attaquer aussi aux idées qui le représentent. Sans vouloir rajouter à la confusion ambiante (quand libéraux et dirigistes jouent chacun résolument contre son camp) on peut montrer que les vrais libéraux sont socialistes et vice versa.

La relocalisation du monde

Dans une économie de rendements croissants, la globalisation extensive (la redistribution planétaire des capacités de production sur les territoires) entraîne la concentration, tant du capital que de la production. Mais on peut désormais envisager une relocalisation de l’économie, conséquence d’une déconcentration radicale. Dans le monde ainsi relocalisé, les territoires retrouveraient toutes les marges d’initiative qu’ils ont perdues du fait de la globalisation. Les conséquences sociales et financières seraient tout aussi considérables.

D’une part, en effet, les écarts de coûts de production entre territoires tendent à se réduire au fil du temps. Mais, surtout, le modèle industriel fondé sur la stricte séparation entre conception et ingénierie d’une part, fabrication d’autre part commence à être remis en cause par des applications qu’inspire l’analogie entre le traitement informatique des bits et celui des atomes. Cette analogie, nourrie par les nanotechnologies, pourrait se concrétiser dans l’évolution du PC (personal computer) en PF (personal fabricator).

Dans FAB. The Coming Revolution on your Desktop. From Personal Computer to Personal Fabrication, Neil Gershenfeld, directeur du « Centre pour les bits et les atomes » du Massachusetts Institute of Technology, montre comment les trois grandes étapes de la production (conception, création et fabrication) peuvent être, pour ainsi dire, fusionnées. D’où une extrême décentralisation de la production, grâce à des processus et des outils permettant d’abolir la frontière entre maquette et produit final.

« Donnez aux gens des PC et ils pourront écrire leur propres programmes ; donnez-leur des PF et ils fabriqueront leurs propres objets. »

La fabrication personnelle est actuellement expérimentée dans des « Fab Labs » nés au MIT avant d’essaimer dans le reste du monde. Outre des logiciels qui relèvent de la CAO-PAO (conception et production assistées par ordinateur), un Fab Lab met en œuvre de drôle de machines capables d’ « imprimer » en trois dimensions de véritables objets.

Et même si la fabrication personnelle proprement dite reste limitée, on peut imaginer une redistribution de la production entre deux extrêmes, de la fabrication individuelle à la production de masse concentrée, en passant par divers dispositifs de taille intermédiaire implantés dans les territoires : entre cyberartisanat et unités de production à taille humaine. Il en résulterait une relocalisation de la production à l’échelle mondiale.

[*Références. Paul Soriano, « Fabulous Labs » pour la revue Medium 9.*]


Scénarios mondiaux révisés

Quelle serait la configuration d’un monde ainsi relocalisé ? Dans le scénario mondial tendanciel (global, marchand, régulé) d’avant la relocalisation, les territoires sont mis en concurrence, subordonnés aux logiques de la division du travail en régime de rendements croissants. Certains, bien dotés ou capables d’accroître leur « attractivité » tirent leur épingle du jeu. Beaucoup sont marginalisés... La relocalisation constitue une nouvelle donne. Se fera-t-elle au profit des États-nations revigorés dans un monde qui renouerait avec la « société des nations » ? Ou bien au profit du « local » dans tous ses états, redevenu capable d’autonomie ? Qu’adviendrait-il alors de l’Europe ? Une Europe des régions, formant un espace de civilisation sans aucune ambition géopolitique ? Une Europe puissance, face aux autres régions du monde, à d’autres puissances, dans un scénario en quelque sorte huntingtonien ?

Quoi qu’il en soit, la relocalisation nous invite à réviser à nouveaux frais les scénarios mondiaux, au-delà de 2020...


De la neutralité des NTIC

En quoi les technologies de l’information et de la communication pourraient-elles favoriser tel ou tel scénario ?

Les NTIC sont plutôt perçues comme décentralisatrices. Certains voient même dans le « réseau » un mode d’organisation fatal aux hiérarchies qu’il rendrait obsolètes.

Cela fait une trentaine d’années que l’on a commencé à déployer les TIC (une dizaine d’années pour l’Internet). Or, pendant ce temps, l’économie mondiale n’a cessé de se concentrer, singulièrement depuis les années 1990 et leurs vagues de fusions-acquisitions. C’est au point que quelques oligopoles domineront bientôt chaque secteur de l’économie globalisée : des industries primaires (acier, énergie...) à la communication et aux médias, en passant par les industries de transformation, la banque et la finance, etc. Et il est bien évident que les NTIC ont joué un rôle essentiel dans cette transformation : en permettant notamment de combiner concentration au sommet et sous-traitance à la base, ou encore d’améliorer les performances de la logistique.

Il n’y a là aucun paradoxe. S’il est vrai que les NTIC permettent de fluidifier l’économie, les flux ainsi libérés peuvent aussi bien nourrir la centralisation. Le réseau n’est pas une organisation, c’est l’instrument de n’importe quelle organisation, qui sera d’autant plus facile à dessiner que le réseau lui offrira davantage de degrés de liberté.

Mais si les conditions requises par ailleurs pour la relocalisation du monde (voir ci-dessus) sont réunies, ce sont encore les TIC qui en seraient l’instrument essentiel.


Le miel et le pollen : les nouvelles aventures de la valeur

Nous sommes peut-être en train de connaître les premiers frémissements d’un changement radical dans la conception de la valeur.

« Le miel et le pollen » est une nouvelle fable des abeilles (après celle de Mandeville) qui permet de saisir le sens de ce changement. A l’heure actuelle, l’économie s’intéresse à la fabrication du miel, autrement dit à des processus de production artificiels plus ou moins judicieusement greffés sur des processus sociaux et naturels, parfois au risque de les perturber gravement. Demain, on s’intéressera davantage à la pollinisation, autrement dit, aux processus sociaux ou naturels qui sont à l’origine de toute valeur. Il en résultera un renversement complet de l’attitude envers les biens publics (voir ci-dessous).

Autre fable : il était une fois un éditeur mal inspiré débile qui, constatant que son auteur vedette ne lui donnait qu’un roman tous les trois ans, décida de le salarier à temps plein pour qu’il produise de la littérature (du miel) 35 heures par semaine au lieu de vivre sa vie à polliniser. Que pensez-vous qu’il arriva ?

Signaux faibles :
- le conflit entre Google et certains acteurs signale une remise en cause des droits de propriété sur l’information (voire sur le langage).
- plus généralement : les questions de gratuité sur le Net.
- les nouvelles conceptions du travail : cf. notamment l’étonnant article de Philippe Lemoine, « Le prix de la ressource humaine » paru dans le Monde du 1er septembre 2006.
- l’article de Ph. Lentschener, Président de Saatchi & Saatchi. Y. Moulier-Boutang, Professeur d’économie à l’UTC (Compiègne), A. Rebiscoul, DG de The GoodWill Company, « Ce que nous révèle la financiarisation sur l’économie » paru dans le Figaro du 11 juillet 2006. (nous avons tiré de cet article notre nouvelle fable des abeilles).

[* Article à consulter *]


Le retour des biens publics

De nos jours encore, la création de droits de propriété sur les biens publics apparaît comme un double progrès : en extraire de la valeur et éviter le gaspillage. Pas pour longtemps. Demain, cette privatisation sera perçue, non seulement comme un abus, mais, bien pire encore, comme un obstacle à la création de valeur. On peut s’attendre à un retour en force des « biens publics », avec la bénédiction de la finance. On peut même prédire une furieuse créativité dans l’invention de nouveaux biens publics...


La propriété actionnariale revisitée par le droit romain

Le droit romain discerne fort judicieusement trois composantes dans la propriété : l’usus, le fructus et l’abusus. L’usus, c’est l’usage : j’utilise le bœuf que je possède pour tirer la charrue. Le fructus désigne l’appropriation des « fruits », fruits de mon arbre ou lait de ma vache. Abusus enfin désigne l’ab-us : je vends le bœuf et la vache ou je les abats et les découpe pour en consommer la viande ou pour la vendre, me privant à tout jamais de l’usage et des fruits.

Appliquons le triptyque à l’entreprise. Quel genre de propriété me donne la possession de la majorité des actions ? Admettons sans barguigner le fructus (les dividendes). Pour ce qui est de l’usus, déjà, la concurrence fait rage entre managers et actionnaires, lesquels ont désormais le dernier mot. Mais quid de l’abusus, soit la possibilité de découper l’entreprise pour la vendre par morceaux, par exemple ? La réponse n’est nullement évidente. Après tout, les « titres de propriété » (les actions) représentent l’entreprise, mais ils ne sont pas l’entreprise, pas plus que le mot « entreprise » n’est l’entreprise, pas plus que le concept de chien n’aboie, et moins encore le mot « chien ». Les actions, elles, ne produisent rien.


Public, privé et « société civile »

Les penseurs hégéliens font grand cas de la « société civile ». Jadis on se passait fort bien de cette notion tierce, celles de « public » et de « privé » étant bien suffisantes. Pourquoi cette invention ? On peut en donner la justification suivante. Pour les hégéliens en question, il s’agissait de transférer toute la dignité du public (ou du social) sur l’État (prussien ou autre). On a donc fini par assimiler public et étatique. Mais certaines institutions n’y trouvaient pas leur compte, les syndicats par exemple : ni étatiques (sauf dans les pays totalitaires) ni tout à fait privés en fait, quel que soit leur statut juridique en droit. D’où la nécessité d’introduire ce troisième terme, société civile.

Que se passerait-il si l’on redonnait à « public » la définition large qui lui revient : est publique toute association d’hommes et de femmes libres, quels que soient l’objet et les motivations de cette association pourvu que ses membres restent libres. Cela n’empêcherait nullement de qualifier différemment ces associations : politiques, économiques (une entreprise) ou autres. Et cela permettrait de dissiper toute une série de problèmes mal posés.


Toutes les entreprises sont « publiques »

Si l’on accepte la définition précédente de « public », large mais légitime, alors toute entreprise est publique puisqu’elle fait coopérer des hommes et des femmes libres. La Poste ou la SNCF, elles, sont des entreprises étatiques mais ni moins ni plus publiques que les autres. Seule, à vrai dire, était « privée », l’entreprise de l’antiquité parce qu’elle faisait travailler des membres de la famille étendue, esclaves compris. Il suffit de se rappeler l’étymologie du mot économie qui ne désigne alors en réalité que la production (privée) Seul l’échange est public sur « l’agora de marchands ».

A vrai dire, quelque chose s’oppose encore à cette qualification (publique) de l’entreprise moderne, à savoir : le lien de subordination du salarié au management.

Dans l’entreprise antique privée, cette question ne se pose pas. Le pater familias est maître de ses enfants et de ses esclaves (en pleine propriété, usus, fructus et abusus), point final. Ce n’est évidemment pas le cas pour l’entreprise moderne, fût-elle « paternaliste » ou même familiale : il suffit qu’un seul homme libre y collabore pour qu’elle entre dans le droit commun. Comment interpréter les liens de subordination dans une entreprise constituée par la libre volonté (contrat) de personnes libres ?


Libéralisme, socialisme, étatisme

La confusion entre public et étatique en a engendré de bien plus graves au sein même des courants de pensée qui se disputent l’opinion, à commencer par les deux plus considérables : libéralisme et socialisme.

Le libéralisme a pour adversaire non pas le « public », mais bien l’étatisme, le « constructivisme » en général (selon l’expression de Friedrich Hayek). En toute rigueur, le libéralisme, s’il défend vraiment l’autonomie des hommes libres contre les empiètements des hommes de l’État et autres adeptes du dirigisme, ne devrait nullement attacher son combat à l’entreprise dite privée. Au sens strict, comme on l’a vu, l’entreprise privée est une forme ou un mode de production désormais archaïque, fondée sur la propriété privée, ou familiale, de tous les moyens de production, y compris la ressource humaine, alors constituée par des esclaves.

Le socialisme est traversé par les mêmes ambiguïtés. Mais si les mots ont encore un sens, le socialisme devrait être social, et opposer au moins autant de méfiance que le libéral au sage manageur, au brillant législateur ou au génial technocrate, dans l’ordre qui vous plaira.

Certes, les uns et les autres ont pu estimer que le contrôle de la puissance étatique leur donnerait l’instrument nécessaire à la réalisation de leurs idéaux respectifs. Mais on peut craindre alors que l’instrument ait imposé sa logique à celle du maître...

De nos jours, la confusion est à son comble. Les libéraux applaudissent une globalisation oligopolistique qui devrait leur faire horreur, tandis que les dirigistes honnissent une mondialisation dite libérale qui institue l’économie la plus dirigiste que le monde ait connue. Les socialistes, eux, sont partagés, pour ne pas dire déchirés.

Fiat lux !



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