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Lettres

Epistolier

par : Paul Soriano

 

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Epistolier

Belliqueuse...

« Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, le leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent, sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Ecrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles. »

Jeanne d’Arc, Lettre aux Rouennais In Les plus belles lettres manuscrites de la langue française,

Bibliothèque nationale et Robert Laffont.

Ceci n’est pas une lettre...

A Henri Cazalis

Besançon, mercredi 29 mai 1867.

Mon bon ami,

(Je me mets d’abord sur la défensive en te prévenant que ceci n’est pas une lettre !) il faut que tu disposes d’une journée pleine et entière, ce qui, malgré le bariolage de ta vie, cher perroquet qui réponds si bien à mon cœur, n’est pas impossible, prévenu que tu es cinq jours à l’avance. (Du reste, il n’y a de réalisable que l’impossible !). Et cela semble être par la vertu de cet axiome que tu verras mardi prochain Geneviève et Marie, deux de mes étoiles - à défaut de l’Astre - errantes pour quelques jours. Un train de plaisir à vil prix leur permet cette extravagance. Mais, devant partager leur cinq jours entre Versailles et Sens, elles ne peuvent donner qu’un jour à Paris.

Du reste, tu trouveras le soir que ç’aura été bien assez, j’en suis sûr - dans ta grande barbe, et quelque ami et galant que tu sois. Car je te propose une journée véritablement folle...

Mallarmé, Correspondance choisie, Œuvres complètes I. Bibliothèque de La Pléiade.

D’un trait de plume...

« Le genre épistolaire aurait-il eu la même saveur sans les lenteurs du service des postes du XVIIe siècle ? Montesquieu, lorsqu’il érige l’échange épistolaire en genre romanesque y trouve un ressort dramatique et fait de l’éloignement temporel et géographique d’Ispahan la raison même de l’incapacité d’Usbek à dénouer le drame qui se jouait dans son harem. Cette distance fait naître le sentiment, la confidence, la contemplation esthétique, ou encore la méditation politique, la critique incisive, le rapprochement éclairant entre deux perceptions du monde que rien ne prédisposait à faire se rencontrer.

Musicalement, nous pourrions dire que la lettre relève du silence, du suspens. Elle trouve dans ce retrait une force, une consonance d’outre-temps, d’outre-lieu et parfois d’outre-tombe. Une lettre se suffit à elle-même quand bien même pas un seul mot ne serait écrit sur la page. Elle donne la parole à ceux qui sont, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore. Elle fait même parler ceux qui auraient pu être, ceux-là mêmes que nous sentons au fond de nous lorsque, penchés sur le papier, en arrêt le stylo en l’air, nous appréhendons un court instant ce qu’est la panne d’inspiration de l’écrivain.

Et si, dans ces moments-là nous ne savons plus très bien quoi écrire ni même qui écrit, nous avons l’étrange intuition de la nature profonde de la lettre, de cette fragile perfection d’un monologue à deux âmes. »

Distance temporelle et spatiale sont deux versants d’une même réalité que l’épistolaire joint d’un trait de plume.

Jean-Rémi Gratadour

Épistolaire...

« Pourtant, le moindre effort de mémoire suffit à montrer l’abondance et l’importance de la forme épistolaire dans notre héritage culturel : surgit aussitôt le souvenir de Mme de Sévigné, et celui des Lettres de Cicéron, celui des Lettres philosophiques de Voltaire, celui encore des « petites lettres » de Pascal, les Provinciales . Et s’y adjoignent d’autres noms et titres d’une aussi grande notoriété : Diderot pour sa Lettre sur les aveugles , ou ses Lettres à Sophie Volland , ou encore, dans l’univers du roman, Rousseau et La Nouvelle Héloïse ,

Goethe avec Werther ... Dans la production contemporaine, le genre de la « lettre ouverte », souvent lié à des polémiques et scandales, jouit d’une solide vitalité y compris dans des formes de large diffusion, comme en témoigne la lettre ouverte en forme de chanson de Boris Vian, Le Déserteur, qui suscita censures et remous. Et parmi les revues et journaux d’aujourd’hui, outre ceux qui portent en titre « La Lettre de... », la plupart consacrent une rubrique au « courrier des lecteurs ». Ainsi, un rapide tour d’horizon atteste aussi la permanence de la pratique de la lettre et des publications qui lui sont liées. »

Alain Viala, extrait de l’article Littérature épistolaire de l’Encyclopaedia Universalis.

Hyperlettre

Au sens courant, une « lettre » est un document posté.

Pourtant, tout ce qui est posté n’est pas lettre (un relevé de compte bancaire par exemple, sauf si mon banquier en profite pour m’écrire).

A contrario, on peut qualifier de lettres toutes sortes d’écrits qui ne sont pas nécessairement destinés à être postés : une « lettre ouverte », une affiche, un éditorial de presse, un discours politique, une bulle ou une encyclique pontificale... Le journal intime est une espèce de longue lettre écrite à soi-même. Une lettre peut être lue à voix haute, en privé ou en public, et s’enrichir ainsi des vertus spécifiques de l’oral : certaines

Epîtres semblent même n’avoir été composées que pour être dites, le support écrit n’étant destiné qu’à en assurer lamémorisation et la transmission (avant qu’on ne sache mémoriser la parole orale). La littérature épistolaire est un des genres littéraires les plus féconds (dans le Dictionnaire des œuvres de Laffont-Bompiani, l’entrée « lettre(s) » occupe plus de 100 pages)

Bref : la « lettre » est une sorte d’hypersupport de communication qui transcende toute espèce de technique... Son caractère polymorphe et l’ambiguïté même de son statut (qui atteint son comble dans la littérature épistolaire) lui confèrent une inépuisable fécondité.

Intimité, réflexion, engagement

Même dans une lettre publique (lettre ouverte par exemple) on s’efforce de nouer une relation avec chacun plutôt qu’avec tous, indifféremment.

C’est au point que la publication de la correspondance d’un grand homme a toujours quelque chose d’indiscret (qui en fait aussi une partie de l’attrait,avouons-le ...). Et c’est pourquoi aussi la communication commerciale, désormais « one to one », tend à simuler la correspondance : « Cher Monsieur Martin... Venant de prendre la direction de l’agence X., à deux pas de votre domicile, je serais très heureux de vous rencontrer dès que possible pour vous présenter... ».

Mais il s’agit aussi d’une communication réfléchie (la communication écrite spontanée relève du billet ou du tag). Il est rare qu’une vraie lettre soit écrite d’un seul jet. Délai (de l’écriture et de l’expédition) et possibilité de correction en sont deux attributs essentiels : ils donnent le temps d’y penser, de se raviser. Il en résulte que pour écrire, il faut se mettre en situation...

Les écrits restent : écrire une lettre, c’est toujours prendre un risque (d’où la lettre anonyme qui lui ajoute, en fait, le risque pénal). Ce n’est pas sans émotion qu’on glisse une lettre dans la fente d’une boite publique : combien ont hésité au moment de le faire, sachant que c’est un geste irréversible (de même que de cliquer sur le bouton « envoyer » du logiciel de messagerie électronique). Ce n’est pas sans émotion non plus qu’à l’autre bout on ouvre la lettre, après avoir tenté d’en identifier l’expéditeur... Qu’on n’objecte pas que la lettre peut mentir ou tricher : c’est justement son authenticité présumée qui incite menteurs et tricheurs à en user, non sans risque du reste : que d’efforts pour retrouver, exhiber ou au contraire détruire une lettre compromettante...

Illettrisme

Écrire, donc, c’est se placer à un niveau supérieur - intellectuel (réflexion), affectif (intimité) et moral (implication)... La lettre n’est pas un objet, c’est un état d’esprit.

A contrario, ne-pas-écrire, quelle qu’en soit la cause, pratique (pas le temps), intellectuelle (pas le talent), affective (pas le cœur) ou morale (pas le courage), ne-pas-savoir-écrire, c’est ne pas pouvoir accéder à l’intimité réfléchie tout en refusant l’engagement. La lettre, sous une forme quelconque, c’est la littérature, c’est la pensée même, mise à la portée de n’importe qui...

C’est au point qu’on peut se demander si le déclin de la correspondance ne serait pas tout simplement équivalent à celui de la civilisation, à tout le moins un symptôme de ce déclin.

Si l’on écrit pour mettre en commun des choses importantes, alors un monde illettré serait peut-être un monde ou plus rien ne serait important : on ne s’écrit pas dans le meilleur des mondes, sinon clandestinement. Le samizdat, c’est ce qui reste d’humain, réduit aux aguets, dans un monde totalitaire.

La lettre, rempart contre la barbarie

Interview de Paul Soriano sur la lettre.Parue dans TDC (CNDP), n° 859, septembre 2003, consacré à La Correspondance, sous le titre : « La lettre, ultime rempart contre la barbarie ? »

1. Qu’est-ce qui fait de la lettre un « instrument » irremplaçable de communication ?

Même si elle peut aussi remplir cette fonction la lettre n’est pas seulement instrument de communication, au sens que ce terme a pris de nos jours. De même qu’une œuvre littéraire peut accessoirement remplir une fonction documentaire (la « dimension sociologique » de la Comédie humaine, par exemple), la lettre peut, accessoirement aussi, remplir une fonction de communication. Certes, celui qui ouvre Balzac, Proust, Céline ou Simenon pour s’informer sur la société et les hommes qu’ils mettent en scène, ne perd pas son temps. On peut toutefois espérer qu’il retirera autre chose de sa lecture, quelque chose comme cette « expérience existentielle » dont parle Kundera à propos du roman. La lettre, c’est une telle expérience existentielle.

2. Qu’est-ce qui autorise les textes épistolaires à franchir ainsi la frontière qui sépare les oeuvres à vocation esthétique de l’immense production de textes à valeur documentaire ?

Du côté de l’auteur (j’emploie ce terme de préférence à expéditeur !), écrire une lettre, c’est donner une forme à une pensée ou un sentiment. Toute lettre est donc une œuvre. Et parce qu’elle est une œuvre, elle établit entre l’auteur et le lecteur (et non pas le « récepteur » !) une relation d’une qualité particulière.

Et une relation symétrique, de surcroît, où chacun est tour à tour auteur et lecteur. Or cette expérience existentielle partagée, la lettre la met à la portée de chacun, et pas seulement des lettrés. Même un illettré peut produire une lettre... s’il trouve un écrivain public pour l’assister !

3. En quoi la parole épistolaire, médiatisée par l’absence de l’autre et le rythme même de l’écriture, ne saurait être un substitut de l’échange oral ?

Outre la distance prise par l’auteur avec son vécu immédiat, il faudrait mentionner aussi cette autre forme de distance qui sépare et unit, dans l’espace et dans le temps, les correspondants. La durée propre à l’échange épistolaire (attendre une réponse à sa lettre !) n’est pas un handicap, c’est une de ses dimensions essentielles. Mais je ne parlerai pas de substitut à l’échange oral. Chacun, oral ou écrit, a sa logique et sa « légitimité » propres. Du reste, l’un et l’autre, la conversation autant que l’épistolaire, me paraissent menacés par les débordements de la communication.

4. En quoi les lettres d’anonymes, par opposition aux lettres de personnes célèbres, écrivains, artistes, historiens, hommes d’État etc., peuvent devenir des sources d’informations précieuses ?

Vos « lettres d’anonymes » (et non pas lettres anonymes !) me font penser à la bataille de Waterloo vue par Fabrice dans la Chartreuse de Parme ! L’émotion éprouvée à la lecture d’une lettre de soldat c’est justement ce que l’histoire ne peut nous donner et qui appartient en propre à la littérature. Ces lettres ne sont pas de simples documents ni au sens des archives de l’historien, ni au sens des actualités de la télévision. Elles relèvent bien plus sûrement de cette capacité spécifiquement humaine à prendre de la distance par rapport à un vécu, fût-il atroce, pour donner une forme à ce vécu. Et vous savez bien que l’émotion est redoublée quand les auteurs de ces lettres ne sont ni des « personnalités » ni même des « écrivains » de profession. Aussi poignantes soient-elles, les lettres d’écrivains rédigées dans les mêmes circonstances nous touchent moins, de crainte, peut-être, que l’art y cède à l’artifice.

5. Pensez-vous que le courrier électronique suscite une vague d’écriture sans précédent ?

Non, je ne le pense pas vraiment - même s’il m’est arrivé de le croire (un peu). L’e-mail n’est nullement un substitut à la lettre. Il est foncièrement, lui, un instrument de communication, qui la réduit, dans le meilleur des cas à un échange d’informations et dans le pire à un processus quasi-biologique (ou « cybernétique ») de stimulus-réponse. Sauf à considérer le « mail » (le « courrier ») comme un moyen technique facilitant l’échange de vrais lettres (en pièces jointes !). Le mail serait alors un substitut à la poste, et non à la lettre. Reste à savoir si la lettre ne doit pas à la poste une partie de son charme, et bien davantage !

6. Croyez-vous que la correspondance par mail ne répond pas aux conventions de la pratique épistolaire et utilise inévitablement une langue maltraitée ?

Dans la communication, ce n’est pas seulement la langue qui est maltraitée, comme vous dites, mais aussi la pensée et les sentiments. A vrai dire, c’est tout un : souci de l’écriture, de la pensée, du sentiment. La communication n’a pas grand-chose à voir avec la pensée (au mieux, je le répète, elle transmet de l’information) ni avec le sentiment (au mieux, elle libère ou suscite une émotion brute). Et quant au travail éventuel sur l’écriture, la communication vise l’efficacité, c’est-à-dire bien souvent la manipulation.

7. Ne faut-il pas néanmoins s’interroger sur la conservation et la pérennité des correspondances par mail qui pour certaines sont peut-être de passionnants échanges littéraires ?

Il s’échange chaque jour plusieurs milliards d’e-mails. Si par extraordinaire cette profusion abrite de passionnants échanges littéraires, il appartient à leurs auteurs de les extraire du bruit pour assurer leur pérennité ! Pour autant, je ne conteste nullement qu’il soit possible de produire une véritable œuvre littéraire fondée sur des échanges d’e-mails, sur le modèle de la littérature épistolaire, avec, peut-être, des ressources narratives inédites... On peut aussi imaginer un roman sous forme d’échanges téléphoniques (je crois que cela a été fait) ou même d’échanges de post-it. Dans tous les cas, il faut encore qu’un auteur donne une forme à ce matériau, tandis que la lettre est déjà une forme littéraire par elle-même.

8. Mais de telles lettre ne représentent plus qu’une part marginale du trafic postal, qui se nourrit de plus en plus de publipostages, autrement dit de... communication commerciale !

C’est un hommage du vice à la vertu ! Le fait que la lettre commerciale simule la correspondance prouve que les « annonceurs » savent, au moins intuitivement, que la lettre permet d’établir cette « relation d’une qualité particulière » que les autres modes de communication n’atteignent pas.

Relation commerciale, certes, mais n’oubliez pas que « commerce » ne désigne pas seulement le négoce, mais aussi la relation entre les êtres (le commerce des âmes).

La lettre coûte : de l’argent pour le timbre, du temps pour la composer et l’acheminer, un effort d’écriture. Mais dire qu’elle coûte, c’est dire qu’elle a de la valeur. L’annonceur de publipostage présume (à juste titre) que le consommateur sera sensible à l’effort fait pour le toucher, dans tous les sens du terme !

9. Pour revenir donc à la « vraie » lettre, que vous inspire le regain d’intérêt pour la correspondance, que ce soit d’un point de vue littéraire, éditorial ou événementiel, ?

Comme l’observe je crois McLuhan, lorsqu’une production humaine authentique est sur le point de disparaître, elle devient un « sujet » pour les artistes avant de se dégrader définitivement en activité « culturelle » ou de divertissement. Un peu comme la nature, lorsqu’elle n’est plus un milieu vivant, devient « paysage » avant de régresser en « parc naturel » (protégé). Je ne voudrais pas que la lettre achève son existence dans un parc culturel. Voilà pour l’interprétation pessimiste.

Mais je préfère penser que ces initiatives témoignent d’une belle nostalgie, dans un temps d’oubli de lettre qui est une des innombrables figures de l’oubli de l’être ! Pour dire les choses de manière moins cuistre, on peut espérer que les éditeurs, comme ceux qui organisent des festivals de la correspondance ou y participent, ont perçu la lettre comme une forme de... résistance à la barbarie.

Et si ces manifestations d’intérêt peuvent en assurer la conservation (au sens de conserver vivant) et la transmission, elles sont salutaires. Mais pour aller plus loin dans cette perspective, je suggèrerais que l’épistolaire soit inscrit au rang de discipline obligatoire dans les programmes de l’enseignement primaire et secondaire.

Au fait, pouvez-vous me dire quand vous avez écrit une lettre, une vraie, pour la dernière fois ?

Lettre à celui qui ne voulait pas juger

Mon cher Simenon,

Je viens de lire d’une traite ta correspondance avec Gide qui m’a donné le sentiment de m’introduire dans la tanière de deux alchimistes en bisbille. Divergeant certes, mais réciproquement fascinés par la méthode que l’autre applique à percer les secrets de la nature (de l’homme). Lui plus fasciné que toi, il faut bien le dire.

Comment pouvait-il en aller autrement entre vous, lui, l’homme-de-lettres, le grand-écrivain et toi l’arbre à romans, comme tu te désignes si justement. Toi qui produit des histoires d’après la fin de l’histoire, qui contes ce qui n’est pas digne d’être conté, et dont les personnages portent des noms tellement vraisemblables : Mahé,

Bergelon, Bouvet, Malempin... Seul Monsieur Monde semble se hausser du col, mais comment ne pas lire Monsieur Toutlemonde, autant dire personne, ton Ulysse ? Aucun de tes non-héros ne se prénomme Nathanaël, que je sache, et pourtant, question nourritures terrestres tu pourrais lui en remontrer, à Gide !

L’éditeur a extrait d’une de tes lettres le titre de ce volume, sans trop de pudeur. Moi, j’en trouve en excès, de la « pudeur », dans vos échanges. Car vous faites une belle paire d’hypocrites, tous les deux. Toi avec tes mon cher maître le persuadant que respect et modestie t’interdisent de rien lui dire de son œuvre (alors que tu m’as avoué ne l’avoir jamais lu) et lui qui paternellement te dissuade de te lancer dans l’autobiographie (Pedigree), son domaine réservé. Et avec quelle condescendance ! « Ce qui, pour vous, est nouveau, ne l’est pas du tout en littérature ». On sent bien qu’il a retenu in extremis « mon pauvre ami » ! N’a-t-il donc pas compris que tu n’as jamais mis en scène que des avatars d’un Simenon privé de cette grâce ? A ce compte, il fallait rejeter aussi Le Testament Donnadieu, Le Bourgmestre de Furnes et presque tout le reste, les Maigret compris.

Du reste, il vaut mieux que tu te sois abstenu de lire et commenter l’œuvre du maître, si j’en juge à la manière dont tu expédies Sartre : « En lisant Le Sursis, j’ai pensé à un mélange de Céline et de Simenon fait par un normalien qui adresse des clins d’œil à d’autres normaliens par-dessus les soucoupes du Café de Flore ». Il est vrai que Gide, de son côté, n’est guère plus aimable avec Camus quand il rapproche L’Étranger de ta Veuve Couderc : « Extraordinaires analogies... mais je trouve que votre livre va plus loin, sans en avoir l’air et comme sans le savoir, ce qui est le comble de l’art ». Tout est dit !

Mais comment peut-il alors s’affliger de la « médiocrité » de tes personnages, ces abouliques, ces minables, ces ratés, comme si l’on reprochait, inversement, à Homère de ne s’être pas penché sur la condition sociale des esclaves de son temps ! Et ne voit-il donc pas que si presque tous tes ratés se ressemblent (te ressemblent), tes femmes, le plus souvent à l’arrière-plan il est vrai, dessinent un arc-en-ciel ? De la lumineuse tante Jeanne, vraie raccommodeuse de destins, à d’infinies nuances de garces, en passant par notre mère qui êtes ici-bas (ah, Mme Maigret !), et des chipies, et des tortionnaires (horribles sœurs Lacroix !) et tant d’autres. On fera bien une thèse sur le sujet, à grands coups d’Œdipe, quand la thèse est là sous nos yeux en formes d’histoires, comme l’Œdipe, au demeurant ...

Coincidentia oppositorum dit savamment le préfacier, Dominique Fernandez. Coïncidence, vraiment ? Je ne suis pas si sûr de l’ « ardente sympathie » qui vous unirait, selon lui. Quel genre de sympathie ? Pas même le fait de pâtir ensemble. Quelle sympathie Don Quichotte pourrait-il bien éprouver pour Sancho Pança après avoir découvert, ahuri, que le bougre manie tous les jours et mieux que lui la lance et le sabre ?

L’une de tes lettres est riche d’enseignements sur ton génie du titre, à propos de La neige était sale que tu voulais d’abord intituler La neige sale. C’était moins bien, évidemment, mais pourquoi ? Parce que ce petit auxiliaire de deux syllabes à l’imparfait transforme en déjà-récit ce qui n’était qu’un constat ? Un peu comme dans l’admirable début de ta Confession de l’enfant de chœur : « Il pleuvait tout fin, et la pluie était froide. Il faisait noir. Vers le bout de la rue seulement, du côté de la caserne où, à cinq heures et demie, on avait entendu des sonneries de trompette et d’où parvenaient des bruits de chevaux que l’on mène à l’abreuvoir, on apercevait le rectangle faiblement éclairé d’une fenêtre : quelqu’un qui se levait de bonne heure, ou peut-être un malade qui avait veillé toute la nuit. »

En cinq lignes on en a pour ses cinq sens, le fameux mouillé simenonien et même l’odorat que tu ne sollicites pourtant pas explicitement - on hésite entre l’odeur matinale du café et celle qui émane de toute chambre de malade, et l’on voudrait déjà en savoir plus sur ce patient, mais il n’en sera plus question. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un mot de trop. Mais je m’aperçois qu’à mon tour, et avec tellement moins de ressources que ton cher maître, je cherche à comprendre comment ça marche, la machine Simenon...

Te voilà donc introduit dans La Pléiade - ce qui est bien la moindre des choses pour « un grand romancier : le plus grand que nous ayons eu en littérature française aujourd’hui » (Gide). N’ayant jamais dépeint que des hommes pris au piège, te voilà enfin piégé dans la postérité.

Avec toute ma gratitude,

P.S.

PS. Pléiade : la presse m’apprend que tu as déjà vendu 15 000 exemplaires. Mort ou vif, Simenon toujours !

Monsieur le Divisionnaire,

Monsieur le Divisionnaire,

Je ne vous connais pas personnellement, mais ce que j’ai lu de vos enquêtes et de votre attitude vis-à-vis des criminels me donne confiance. Cette lettre vous étonnera. Ne la jetez pas trop vite au panier. Ce n’est ni une plaisanterie ni l’œuvre d’un maniaque.

Vous savez mieux que moi que la réalité n’est pas toujours vraisemblable. Un meurtre sera commis prochainement, sans doute dans quelques jours. Peut-être par quelqu’un que je connais, peut-être par moi-même.

Je ne vous écris pas pour empêcher que le drame se produise. Il est en quelque sorte inéluctable. Mais j’aimerais que, lorsque l’événement se produira, vous sachiez.

(...)

Je vous verrai peut-être un jour, dans votre bureau, mais nous serons alors chacun d’un côté de la barrière.

Votre dévoué.

°°°

« Il [Maigret] avait déjà reçu des lettres de ce genre mais, la plupart du temps, la langue en était moins choisie et surtout certaines phrases étaient soulignées. Souvent, elles étaient écrites à l’encre rouge, ou verte, et beaucoup comportaient des fautes d’orthographe. Ici, la main n’avait pas tremblé. Les traits étaient fermes, sans fioritures, sans une rature. »

Simenon. Maigret hésite. Presses de la Cité, « Omnibus », Tout Simenon n° 14.

Pasolini

Paysages...

Je me dirigeais dans le soleil sec,
sur un peu d’asphalte,
entre quelques buissons d’automne
encore estivaux,
vers une bâtisse seule au soleil,
avec de vifs dessins de vieux murs et de vieux pieux et de vieux
filets et de vieilles palissades, en bleu et blanc, - nous sommes en Italie - où le soleil
mêlé à la pluie puait doucement.
Mon sort c’est d’évoquer de petites collines, surplombant un autre fleuve
aux eaux bleues très transparentes
sur de petits cailloux,
coulantentre des rives de graviers
comme des ossuaires d’abord entre les bancs d’alluvions, tristement verts, puis entre les vignobles
(fous, l’été, d’un silence humide, estompé, presque oriental) des coteaux, (...)

Provinciales...

« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l’imaginer de la lettre que vous m’avez envoyée ; elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer ; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées ; elle raille finement ; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses, elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l’on veut, un délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d’art, tant d’esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrais bien savoir qui l’a faite, etc. »

Pascal, Les Provinciales, édition de Michel Le Guern (Folio Classique).

Ce passage figure dans la réponse du « provincial » aux deux premières « lettres à un provincial écrites par un de ses amis ». Le provincial cite ici une autre lettre, écrite par « une dame » censée avoir lu, par son entremise, et fort apprécié, les deux premières lettres en question. Le tout, bien entendu, est de la plume du seul Pascal, qui se donne ainsi la... grâce de faire louer par un de ses personnages imaginaires, les multiples qualités de ce qu’il a lui-même écrit...

La forme épistolaire offre décidément bien des ressources...

Hyperlettre

Au sens courant, une « lettre » est un document posté.

Pourtant, tout ce qui est posté n’est pas lettre (un relevé de compte bancaire par exemple, sauf si mon banquier en profite pour m’écrire).

A contrario, on peut qualifier de lettres toutes sortes d’écrits qui ne sont pas nécessairement destinés à être postés : une « lettre ouverte », une affiche, un éditorial de presse, un discours politique, une bulle ou une encyclique pontificale... Le journal intime est une espèce de longue lettre écrite à soi-même. Une lettre peut être lue à voix haute, en privé ou en public, et s’enrichir ainsi des vertus spécifiques de l’oral : certaines

Epîtres semblent même n’avoir été composées que pour être dites, le support écrit n’étant destiné qu’à en assurer lamémorisation et la transmission (avant qu’on ne sache mémoriser la parole orale). La littérature épistolaire est un des genres littéraires les plus féconds (dans le Dictionnaire des œuvres de Laffont-Bompiani, l’entrée « lettre(s) » occupe plus de 100 pages)

Bref : la « lettre » est une sorte d’hypersupport de communication qui transcende toute espèce de technique... Son caractère polymorphe et l’ambiguïté même de son statut (qui atteint son comble dans la littérature épistolaire) lui confèrent une inépuisable fécondité.

Intimité, réflexion, engagement

Même dans une lettre publique (lettre ouverte par exemple) on s’efforce de nouer une relation avec chacun plutôt qu’avec tous, indifféremment.

C’est au point que la publication de la correspondance d’un grand homme a toujours quelque chose d’indiscret (qui en fait aussi une partie de l’attrait,avouons-le ...). Et c’est pourquoi aussi la communication commerciale, désormais « one to one », tend à simuler la correspondance : « Cher Monsieur Martin... Venant de prendre la direction de l’agence X., à deux pas de votre domicile, je serais très heureux de vous rencontrer dès que possible pour vous présenter... ».

Mais il s’agit aussi d’une communication réfléchie (la communication écrite spontanée relève du billet ou du tag). Il est rare qu’une vraie lettre soit écrite d’un seul jet. Délai (de l’écriture et de l’expédition) et possibilité de correction en sont deux attributs essentiels : ils donnent le temps d’y penser, de se raviser. Il en résulte que pour écrire, il faut se mettre en situation...

Les écrits restent : écrire une lettre, c’est toujours prendre un risque (d’où la lettre anonyme qui lui ajoute, en fait, le risque pénal). Ce n’est pas sans émotion qu’on glisse une lettre dans la fente d’une boite publique : combien ont hésité au moment de le faire, sachant que c’est un geste irréversible (de même que de cliquer sur le bouton « envoyer » du logiciel de messagerie électronique). Ce n’est pas sans émotion non plus qu’à l’autre bout on ouvre la lettre, après avoir tenté d’en identifier l’expéditeur... Qu’on n’objecte pas que la lettre peut mentir ou tricher : c’est justement son authenticité présumée qui incite menteurs et tricheurs à en user, non sans risque du reste : que d’efforts pour retrouver, exhiber ou au contraire détruire une lettre compromettante...

Illettrisme

Écrire, donc, c’est se placer à un niveau supérieur - intellectuel (réflexion), affectif (intimité) et moral (implication)... La lettre n’est pas un objet, c’est un état d’esprit.

A contrario, ne-pas-écrire, quelle qu’en soit la cause, pratique (pas le temps), intellectuelle (pas le talent), affective (pas le cœur) ou morale (pas le courage), ne-pas-savoir-écrire, c’est ne pas pouvoir accéder à l’intimité réfléchie tout en refusant l’engagement. La lettre, sous une forme quelconque, c’est la littérature, c’est la pensée même, mise à la portée de n’importe qui...

C’est au point qu’on peut se demander si le déclin de la correspondance ne serait pas tout simplement équivalent à celui de la civilisation, à tout le moins un symptôme de ce déclin.

Si l’on écrit pour mettre en commun des choses importantes, alors un monde illettré serait peut-être un monde ou plus rien ne serait important : on ne s’écrit pas dans le meilleur des mondes, sinon clandestinement. Le samizdat, c’est ce qui reste d’humain, réduit aux aguets, dans un monde totalitaire.

La lettre, rempart contre la barbarie

Interview de Paul Soriano sur la lettre.Parue dans TDC (CNDP), n° 859, septembre 2003, consacré à La Correspondance, sous le titre : « La lettre, ultime rempart contre la barbarie ? »

1. Qu’est-ce qui fait de la lettre un « instrument » irremplaçable de communication ?

Même si elle peut aussi remplir cette fonction la lettre n’est pas seulement instrument de communication, au sens que ce terme a pris de nos jours. De même qu’une œuvre littéraire peut accessoirement remplir une fonction documentaire (la « dimension sociologique » de la Comédie humaine, par exemple), la lettre peut, accessoirement aussi, remplir une fonction de communication. Certes, celui qui ouvre Balzac, Proust, Céline ou Simenon pour s’informer sur la société et les hommes qu’ils mettent en scène, ne perd pas son temps. On peut toutefois espérer qu’il retirera autre chose de sa lecture, quelque chose comme cette « expérience existentielle » dont parle Kundera à propos du roman. La lettre, c’est une telle expérience existentielle.

2. Qu’est-ce qui autorise les textes épistolaires à franchir ainsi la frontière qui sépare les oeuvres à vocation esthétique de l’immense production de textes à valeur documentaire ?

Du côté de l’auteur (j’emploie ce terme de préférence à expéditeur !), écrire une lettre, c’est donner une forme à une pensée ou un sentiment. Toute lettre est donc une œuvre. Et parce qu’elle est une œuvre, elle établit entre l’auteur et le lecteur (et non pas le « récepteur » !) une relation d’une qualité particulière.

Et une relation symétrique, de surcroît, où chacun est tour à tour auteur et lecteur. Or cette expérience existentielle partagée, la lettre la met à la portée de chacun, et pas seulement des lettrés. Même un illettré peut produire une lettre... s’il trouve un écrivain public pour l’assister !

3. En quoi la parole épistolaire, médiatisée par l’absence de l’autre et le rythme même de l’écriture, ne saurait être un substitut de l’échange oral ?

Outre la distance prise par l’auteur avec son vécu immédiat, il faudrait mentionner aussi cette autre forme de distance qui sépare et unit, dans l’espace et dans le temps, les correspondants. La durée propre à l’échange épistolaire (attendre une réponse à sa lettre !) n’est pas un handicap, c’est une de ses dimensions essentielles. Mais je ne parlerai pas de substitut à l’échange oral. Chacun, oral ou écrit, a sa logique et sa « légitimité » propres. Du reste, l’un et l’autre, la conversation autant que l’épistolaire, me paraissent menacés par les débordements de la communication.

4. En quoi les lettres d’anonymes, par opposition aux lettres de personnes célèbres, écrivains, artistes, historiens, hommes d’État etc., peuvent devenir des sources d’informations précieuses ?

Vos « lettres d’anonymes » (et non pas lettres anonymes !) me font penser à la bataille de Waterloo vue par Fabrice dans la Chartreuse de Parme ! L’émotion éprouvée à la lecture d’une lettre de soldat c’est justement ce que l’histoire ne peut nous donner et qui appartient en propre à la littérature. Ces lettres ne sont pas de simples documents ni au sens des archives de l’historien, ni au sens des actualités de la télévision. Elles relèvent bien plus sûrement de cette capacité spécifiquement humaine à prendre de la distance par rapport à un vécu, fût-il atroce, pour donner une forme à ce vécu. Et vous savez bien que l’émotion est redoublée quand les auteurs de ces lettres ne sont ni des « personnalités » ni même des « écrivains » de profession. Aussi poignantes soient-elles, les lettres d’écrivains rédigées dans les mêmes circonstances nous touchent moins, de crainte, peut-être, que l’art y cède à l’artifice.

5. Pensez-vous que le courrier électronique suscite une vague d’écriture sans précédent ?

Non, je ne le pense pas vraiment - même s’il m’est arrivé de le croire (un peu). L’e-mail n’est nullement un substitut à la lettre. Il est foncièrement, lui, un instrument de communication, qui la réduit, dans le meilleur des cas à un échange d’informations et dans le pire à un processus quasi-biologique (ou « cybernétique ») de stimulus-réponse. Sauf à considérer le « mail » (le « courrier ») comme un moyen technique facilitant l’échange de vrais lettres (en pièces jointes !). Le mail serait alors un substitut à la poste, et non à la lettre. Reste à savoir si la lettre ne doit pas à la poste une partie de son charme, et bien davantage !

6. Croyez-vous que la correspondance par mail ne répond pas aux conventions de la pratique épistolaire et utilise inévitablement une langue maltraitée ?

Dans la communication, ce n’est pas seulement la langue qui est maltraitée, comme vous dites, mais aussi la pensée et les sentiments. A vrai dire, c’est tout un : souci de l’écriture, de la pensée, du sentiment. La communication n’a pas grand-chose à voir avec la pensée (au mieux, je le répète, elle transmet de l’information) ni avec le sentiment (au mieux, elle libère ou suscite une émotion brute). Et quant au travail éventuel sur l’écriture, la communication vise l’efficacité, c’est-à-dire bien souvent la manipulation.

7. Ne faut-il pas néanmoins s’interroger sur la conservation et la pérennité des correspondances par mail qui pour certaines sont peut-être de passionnants échanges littéraires ?

Il s’échange chaque jour plusieurs milliards d’e-mails. Si par extraordinaire cette profusion abrite de passionnants échanges littéraires, il appartient à leurs auteurs de les extraire du bruit pour assurer leur pérennité ! Pour autant, je ne conteste nullement qu’il soit possible de produire une véritable œuvre littéraire fondée sur des échanges d’e-mails, sur le modèle de la littérature épistolaire, avec, peut-être, des ressources narratives inédites... On peut aussi imaginer un roman sous forme d’échanges téléphoniques (je crois que cela a été fait) ou même d’échanges de post-it. Dans tous les cas, il faut encore qu’un auteur donne une forme à ce matériau, tandis que la lettre est déjà une forme littéraire par elle-même.

8. Mais de telles lettre ne représentent plus qu’une part marginale du trafic postal, qui se nourrit de plus en plus de publipostages, autrement dit de... communication commerciale !

C’est un hommage du vice à la vertu ! Le fait que la lettre commerciale simule la correspondance prouve que les « annonceurs » savent, au moins intuitivement, que la lettre permet d’établir cette « relation d’une qualité particulière » que les autres modes de communication n’atteignent pas.

Relation commerciale, certes, mais n’oubliez pas que « commerce » ne désigne pas seulement le négoce, mais aussi la relation entre les êtres (le commerce des âmes).

La lettre coûte : de l’argent pour le timbre, du temps pour la composer et l’acheminer, un effort d’écriture. Mais dire qu’elle coûte, c’est dire qu’elle a de la valeur. L’annonceur de publipostage présume (à juste titre) que le consommateur sera sensible à l’effort fait pour le toucher, dans tous les sens du terme !

9. Pour revenir donc à la « vraie » lettre, que vous inspire le regain d’intérêt pour la correspondance, que ce soit d’un point de vue littéraire, éditorial ou événementiel, ?

Comme l’observe je crois McLuhan, lorsqu’une production humaine authentique est sur le point de disparaître, elle devient un « sujet » pour les artistes avant de se dégrader définitivement en activité « culturelle » ou de divertissement. Un peu comme la nature, lorsqu’elle n’est plus un milieu vivant, devient « paysage » avant de régresser en « parc naturel » (protégé). Je ne voudrais pas que la lettre achève son existence dans un parc culturel. Voilà pour l’interprétation pessimiste.

Mais je préfère penser que ces initiatives témoignent d’une belle nostalgie, dans un temps d’oubli de lettre qui est une des innombrables figures de l’oubli de l’être ! Pour dire les choses de manière moins cuistre, on peut espérer que les éditeurs, comme ceux qui organisent des festivals de la correspondance ou y participent, ont perçu la lettre comme une forme de... résistance à la barbarie.

Et si ces manifestations d’intérêt peuvent en assurer la conservation (au sens de conserver vivant) et la transmission, elles sont salutaires. Mais pour aller plus loin dans cette perspective, je suggèrerais que l’épistolaire soit inscrit au rang de discipline obligatoire dans les programmes de l’enseignement primaire et secondaire.

Au fait, pouvez-vous me dire quand vous avez écrit une lettre, une vraie, pour la dernière fois ?

Lettre à celui qui ne voulait pas juger

Mon cher Simenon,

Je viens de lire d’une traite ta correspondance avec Gide qui m’a donné le sentiment de m’introduire dans la tanière de deux alchimistes en bisbille. Divergeant certes, mais réciproquement fascinés par la méthode que l’autre applique à percer les secrets de la nature (de l’homme). Lui plus fasciné que toi, il faut bien le dire.

Comment pouvait-il en aller autrement entre vous, lui, l’homme-de-lettres, le grand-écrivain et toi l’arbre à romans, comme tu te désignes si justement. Toi qui produit des histoires d’après la fin de l’histoire, qui contes ce qui n’est pas digne d’être conté, et dont les personnages portent des noms tellement vraisemblables : Mahé,

Bergelon, Bouvet, Malempin... Seul Monsieur Monde semble se hausser du col, mais comment ne pas lire Monsieur Toutlemonde, autant dire personne, ton Ulysse ? Aucun de tes non-héros ne se prénomme Nathanaël, que je sache, et pourtant, question nourritures terrestres tu pourrais lui en remontrer, à Gide !

L’éditeur a extrait d’une de tes lettres le titre de ce volume, sans trop de pudeur. Moi, j’en trouve en excès, de la « pudeur », dans vos échanges. Car vous faites une belle paire d’hypocrites, tous les deux. Toi avec tes mon cher maître le persuadant que respect et modestie t’interdisent de rien lui dire de son œuvre (alors que tu m’as avoué ne l’avoir jamais lu) et lui qui paternellement te dissuade de te lancer dans l’autobiographie (Pedigree), son domaine réservé. Et avec quelle condescendance ! « Ce qui, pour vous, est nouveau, ne l’est pas du tout en littérature ». On sent bien qu’il a retenu in extremis « mon pauvre ami » ! N’a-t-il donc pas compris que tu n’as jamais mis en scène que des avatars d’un Simenon privé de cette grâce ? A ce compte, il fallait rejeter aussi Le Testament Donnadieu, Le Bourgmestre de Furnes et presque tout le reste, les Maigret compris.

Du reste, il vaut mieux que tu te sois abstenu de lire et commenter l’œuvre du maître, si j’en juge à la manière dont tu expédies Sartre : « En lisant Le Sursis, j’ai pensé à un mélange de Céline et de Simenon fait par un normalien qui adresse des clins d’œil à d’autres normaliens par-dessus les soucoupes du Café de Flore ». Il est vrai que Gide, de son côté, n’est guère plus aimable avec Camus quand il rapproche L’Étranger de ta Veuve Couderc : « Extraordinaires analogies... mais je trouve que votre livre va plus loin, sans en avoir l’air et comme sans le savoir, ce qui est le comble de l’art ». Tout est dit !

Mais comment peut-il alors s’affliger de la « médiocrité » de tes personnages, ces abouliques, ces minables, ces ratés, comme si l’on reprochait, inversement, à Homère de ne s’être pas penché sur la condition sociale des esclaves de son temps ! Et ne voit-il donc pas que si presque tous tes ratés se ressemblent (te ressemblent), tes femmes, le plus souvent à l’arrière-plan il est vrai, dessinent un arc-en-ciel ? De la lumineuse tante Jeanne, vraie raccommodeuse de destins, à d’infinies nuances de garces, en passant par notre mère qui êtes ici-bas (ah, Mme Maigret !), et des chipies, et des tortionnaires (horribles sœurs Lacroix !) et tant d’autres. On fera bien une thèse sur le sujet, à grands coups d’Œdipe, quand la thèse est là sous nos yeux en formes d’histoires, comme l’Œdipe, au demeurant ...

Coincidentia oppositorum dit savamment le préfacier, Dominique Fernandez. Coïncidence, vraiment ? Je ne suis pas si sûr de l’ « ardente sympathie » qui vous unirait, selon lui. Quel genre de sympathie ? Pas même le fait de pâtir ensemble. Quelle sympathie Don Quichotte pourrait-il bien éprouver pour Sancho Pança après avoir découvert, ahuri, que le bougre manie tous les jours et mieux que lui la lance et le sabre ?

L’une de tes lettres est riche d’enseignements sur ton génie du titre, à propos de La neige était sale que tu voulais d’abord intituler La neige sale. C’était moins bien, évidemment, mais pourquoi ? Parce que ce petit auxiliaire de deux syllabes à l’imparfait transforme en déjà-récit ce qui n’était qu’un constat ? Un peu comme dans l’admirable début de ta Confession de l’enfant de chœur : « Il pleuvait tout fin, et la pluie était froide. Il faisait noir. Vers le bout de la rue seulement, du côté de la caserne où, à cinq heures et demie, on avait entendu des sonneries de trompette et d’où parvenaient des bruits de chevaux que l’on mène à l’abreuvoir, on apercevait le rectangle faiblement éclairé d’une fenêtre : quelqu’un qui se levait de bonne heure, ou peut-être un malade qui avait veillé toute la nuit. »

En cinq lignes on en a pour ses cinq sens, le fameux mouillé simenonien et même l’odorat que tu ne sollicites pourtant pas explicitement - on hésite entre l’odeur matinale du café et celle qui émane de toute chambre de malade, et l’on voudrait déjà en savoir plus sur ce patient, mais il n’en sera plus question. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un mot de trop. Mais je m’aperçois qu’à mon tour, et avec tellement moins de ressources que ton cher maître, je cherche à comprendre comment ça marche, la machine Simenon...

Te voilà donc introduit dans La Pléiade - ce qui est bien la moindre des choses pour « un grand romancier : le plus grand que nous ayons eu en littérature française aujourd’hui » (Gide). N’ayant jamais dépeint que des hommes pris au piège, te voilà enfin piégé dans la postérité.

Avec toute ma gratitude,

P.S.

PS. Pléiade : la presse m’apprend que tu as déjà vendu 15 000 exemplaires. Mort ou vif, Simenon toujours !

Monsieur le Divisionnaire,

Monsieur le Divisionnaire,

Je ne vous connais pas personnellement, mais ce que j’ai lu de vos enquêtes et de votre attitude vis-à-vis des criminels me donne confiance. Cette lettre vous étonnera. Ne la jetez pas trop vite au panier. Ce n’est ni une plaisanterie ni l’œuvre d’un maniaque.

Vous savez mieux que moi que la réalité n’est pas toujours vraisemblable. Un meurtre sera commis prochainement, sans doute dans quelques jours. Peut-être par quelqu’un que je connais, peut-être par moi-même.

Je ne vous écris pas pour empêcher que le drame se produise. Il est en quelque sorte inéluctable. Mais j’aimerais que, lorsque l’événement se produira, vous sachiez.

(...)

Je vous verrai peut-être un jour, dans votre bureau, mais nous serons alors chacun d’un côté de la barrière.

Votre dévoué.

°°°

« Il [Maigret] avait déjà reçu des lettres de ce genre mais, la plupart du temps, la langue en était moins choisie et surtout certaines phrases étaient soulignées. Souvent, elles étaient écrites à l’encre rouge, ou verte, et beaucoup comportaient des fautes d’orthographe. Ici, la main n’avait pas tremblé. Les traits étaient fermes, sans fioritures, sans une rature. »

Simenon. Maigret hésite. Presses de la Cité, « Omnibus », Tout Simenon n° 14.

Pasolini

Paysages...

Je me dirigeais dans le soleil sec,
sur un peu d’asphalte,
entre quelques buissons d’automne
encore estivaux,
vers une bâtisse seule au soleil,
avec de vifs dessins de vieux murs et de vieux pieux et de vieux
filets et de vieilles palissades, en bleu et blanc, - nous sommes en Italie - où le soleil
mêlé à la pluie puait doucement.
Mon sort c’est d’évoquer de petites collines, surplombant un autre fleuve
aux eaux bleues très transparentes
sur de petits cailloux,
coulantentre des rives de graviers
comme des ossuaires d’abord entre les bancs d’alluvions, tristement verts, puis entre les vignobles
(fous, l’été, d’un silence humide, estompé, presque oriental) des coteaux, (...)

Provinciales...

« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l’imaginer de la lettre que vous m’avez envoyée ; elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer ; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées ; elle raille finement ; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses, elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l’on veut, un délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d’art, tant d’esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrais bien savoir qui l’a faite, etc. »

Pascal, Les Provinciales, édition de Michel Le Guern (Folio Classique).

Ce passage figure dans la réponse du « provincial » aux deux premières « lettres à un provincial écrites par un de ses amis ». Le provincial cite ici une autre lettre, écrite par « une dame » censée avoir lu, par son entremise, et fort apprécié, les deux premières lettres en question. Le tout, bien entendu, est de la plume du seul Pascal, qui se donne ainsi la... grâce de faire louer par un de ses personnages imaginaires, les multiples qualités de ce qu’il a lui-même écrit...

La forme épistolaire offre décidément bien des ressources...

Hyperlettre

Au sens courant, une « lettre » est un document posté.

Pourtant, tout ce qui est posté n’est pas lettre (un relevé de compte bancaire par exemple, sauf si mon banquier en profite pour m’écrire).

A contrario, on peut qualifier de lettres toutes sortes d’écrits qui ne sont pas nécessairement destinés à être postés : une « lettre ouverte », une affiche, un éditorial de presse, un discours politique, une bulle ou une encyclique pontificale... Le journal intime est une espèce de longue lettre écrite à soi-même. Une lettre peut être lue à voix haute, en privé ou en public, et s’enrichir ainsi des vertus spécifiques de l’oral : certaines

Epîtres semblent même n’avoir été composées que pour être dites, le support écrit n’étant destiné qu’à en assurer lamémorisation et la transmission (avant qu’on ne sache mémoriser la parole orale). La littérature épistolaire est un des genres littéraires les plus féconds (dans le Dictionnaire des œuvres de Laffont-Bompiani, l’entrée « lettre(s) » occupe plus de 100 pages)

Bref : la « lettre » est une sorte d’hypersupport de communication qui transcende toute espèce de technique... Son caractère polymorphe et l’ambiguïté même de son statut (qui atteint son comble dans la littérature épistolaire) lui confèrent une inépuisable fécondité.

Intimité, réflexion, engagement