De l’argent on peut donc tout dire et son contraire. Il a très précisément le statut d’une idole, un néant exposé à la sacralisation.
L’argent libère et asservit
Dans la société marchande, il permet de tout obtenir ou presque... à condition d’en détenir. Historiquement, il a contribué à libérer le serf en lui permettant de distendre le lien personnel qui l’attachait au seigneur. Mais quand l’argent seul permet de se procurer le nécessaire, ceux qui n’en n’ont pas peuvent donc être démunis de tout. On peut même posséder un patrimoine important et vivre dans la pauvreté par manque de liquidités. Consolation : on dit que l’argent aliène aussi le riche, conformément à la dialectique du maître et de l’esclave. Pour l’individu, l’argent est un facteur d’autonomie, vis-à-vis d’une collectivité qui parfois l’opprime. C’est déjà le cas pour la famille : on sait le rôle joué par le travail salarié dans l’émancipation de la femme. En même temps, à travers la division du travail qu’il rend d’abord possible puis obligatoire, l’argent accroît la dépendance de l’individu par rapport à la société et au système de l’économie monétaire.
Le communisme de marché ?
Dans une économie monétarisée puis financiarisée, les individus s’émancipent d’abord de leurs communautés, puis de l’ensemble politique auxquels ils appartiennent. Avec la libre circulation des personnes, rien n’empêcherait un citoyen dissident de « voter avec ses pieds » pour aller s’installer sous des cieux plus cléments, afin de trouver un job pour survivre ou, fortune faite, de jouir de revenus moins amputés par le fisc. En même temps, chacun devient de plus en plus dépendant de la société tout entière, par externalisation de toute production individuelle comme de tout actif. Le client-roi américain est désormais dépendant de l’ouvrier chinois : prolétaires et consommateurs de tous les pays... Tandis que des sociologues s’alarment du détricotage du lien social, c’est peut-être au contraire une socialisation implacable qui se dessine. Jusqu’à un communisme de marché* ? *Titre d’un ouvrage de Flora Montcorbier, L’Âge d’homme, 2000.
Un instrument de mesure de la démesure
« Équivalent général », l’argent égalise tout, « nivelle » tout, comme on le dit péjorativement. Du même coup, la circulation et l’accumulation de l’argent peuvent produire les inégalités les plus insensées, qu’il révèle en les rendant crûment mesurables , quand les revenus d’un seul homme pèsent plusieurs dizaines de milliers de SMIC. Mais l’argent permet aussi à la richesse de circuler - et le marché n’est pas ici seul en cause : que fait le fisc, sinon prélever sur les flux et les stocks d’argent, pour financer la dépense publique ou tenter de redistribuer la richesse ? Quel est le but d’une « taxe Tobin » altermondialiste ? Faire obstacle aux flux financiers ou en tirer des ressources pour les recycler en faveur du développement c’est-à-dire de l’intégration des pauvres dans l’économie globalisée ?
Des personnes et des choses
L’argent produit du lien social, en multipliant les transactions entre les individus. Le marché est un lieu de sociabilité intense, pour le commerce des hommes et pas seulement des choses. L’argent lie aussi le débiteur à son créancier et là, il s’agit d’un lien durable, contrairement à ce qui se passe dans la transaction marchande. Ce lien n’est pas nécessairement aliénant, sinon ces homme libres que sont les entrepreneurs ne se lieraient pas ainsi. Mais d’autre part, on accuse l’argent de pervertir et finalement détruire toutes les autres formes du lien social désintéressé, introduisant dans les rapports des individus entre eux, dit Madame de Staël, « des calculs de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité » (De l’Allemagne). De leur côté, Montesquieu et Voltaire considèrent que le commerce est un facteur de paix et de tolérance : l’échange, surtout par le biais de l’argent qui objectivise, refroidit les passions. De plus, le marché a besoin de paix sociale pour bien fonctionner (pas de monnaie sans consensus sur la monnaie).
Le juif, le mahométan et le chrétien
« Entrez, nous dit encore Voltaire, dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute... ».
On objectera, bien sûr, les innombrables meurtres et conflits motivés par l’argent... à quoi on peut répondre que c’est justement lorsqu’elle franchit les bornes de l’échange et du marché que la concurrence peut ainsi s’envenimer !
L’argent rend fou le sage et sage le fou
L’argent rapproche de chacun les biens de ce monde, comme sur les marchés physiques ou les marchés « en ligne ». En même temps, il interpose entre nous et ces mêmes choses comme un écran symbolisé par l’affichage des prix. Grand simplificateur de toute évaluation, l’argent donne pourtant lieu aujourd’hui à l’intimidante complexité des produits et services financiers. Et l’on a vu à quel point l’écran de la finance peut masquer les fondamentaux de l’économie réelle. Et enfin, si la finance est un monde de rigueur, dont témoigne cette austère discipline qu’est la comptabilité, elle est aussi le monde des bulles financières, de « l’exubérance irrationnelle des marchés », de l’ « emballement mimétique », sans parler des errances dans la valorisation des actifs de l’entreprise... C’est pourquoi il arrive si souvent que l’argent rende fou.
Ils ramassaient tous de l’or qu’ils échangeaient contre de l’eau-de-vie...
« Mon malheur commençait. Mes moulins étaient arrêtés. On me vola jusqu’à la pierre des meules. Mes tanneries étaient désertes. De grandes quantités de cuir en préparation moisissaient dans les cuves. Les peaux brutes se décomposaient. Mes Indiens et mes Canaques se sauvèrent avec leurs enfants. Ils ramassaient tous de l’or qu’ils échangeaient contre de l’eau-de-vie. Mes bergers abandonnaient les troupeaux, mes planteurs les plantations, les ouvriers leur ouvrage. Mes blés pourrissaient sur pied ; personne pour faire la cueillette dans mes vergers ; dans mes étables, mes plus belles vaches laitières beuglaient à la mort. Jusqu’à ma fidèle brigade qui s’enfuit. Que pouvais-je faire ? Les hommes vinrent me trouver, ils me supplièrent de partir avec eux, de monter à Coloma, d’aller chercher de l’or. Dieu, que cela m’était pénible ! Je partis avec eux. Je n’avais plus rien d’autre à faire. » (Blaise Cendrars, L’Or, 1925).
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