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L’argent, la monnaie (3)

Un bien public au service du bien public ?

par : Paul Soriano

 
La notion de bien public appliquée à l’argent transcende les clivages idéologiques qui portent surtout sur la manière d’administrer ce bien et de régler ou réguler l’appropriation privée des richesses dont il est aussi l’instrument.

Le sens et la valeur

De nombreux auteurs se sont avisés d’une analogie entre la monnaie et un autre bien public qui lui ressemble à bien des égards sans éveiller autant de passion : le langage. Les mots seraient aux choses, via le sens, ce que les signes monétaires sont aux biens, via la valeur. Certes, le langage rend compte des qualités tandis que l’argent ne différencie que par la quantité. Quand le langage use de toutes les couleurs du spectre pour rendre compte des nuances du réel, la monnaie et la finance dessinent un monde monochrome. Noir (sans couleur) ou blanc (toutes couleurs confondues), c’est sans doute la question qui divise adversaires et partisans et de la financiarisation.

On objectera aussi qu’une idée confiée à quelqu’un devient aussitôt, gratuitement, son idée tout en restant la mienne : le beurre et l’argent du beurre. Aux yeux du financier, il y a là une anomalie qu’il faut réduire par la propriété intellectuelle . Il reste que les richesses appropriées ne valent rien sans le consentement des autres.

D’un autre côté, les financiers, quand ils s’affranchissent des fondamentaux de l’économie réelle, font penser aux sophistes pour qui les mots n’ont plus de rapport avec les fondamentaux de la réalité. Mais on sait bien que les sophistes ne croient pas vraiment à leur propre doctrine qui réfute toute doctrine y compris la leur. Pourtant, de même qu’il faut agencer les mots en discours pour démonter le discours du sophiste, de même il faut réunir des fonds pour financer toute entreprise, fût-elle vouée à la lutte contre la financiarisation du monde.


Exubérance irrationnelle

A l’inflation monétaire correspond assez bien l’inflation du discours. Le bavardage serait comme la prodigalité, le mutisme une forme d’avarice. Sans oublier les spéculations du philosophe produisant un discours creux, une bulle verbale de sens qui finit par s’effondrer sur elle-même comme la bulle financière de valeur, dans l’exubérance irrationnelle du verbe. Un risque auquel nul discours n’échappe, pas même celui-ci.


Un bien public au service du bien public ?

Mais on peut encore étendre l’analogie monnaie-langage au bon usage des biens publics. Les uns (libéraux ?) estiment que le sens doit surgir de la libre expression où tout est bon à dire à qui trouvera des auditeurs. D’autres (keynésiens ?) entendent distribuer les temps de parole, noter les devoirs et organiser l’euthanasie des érudits . D’autres enfin (souverainistes ?) veulent confier à l’Académie française le monopole de la régulation linguistique menacée par la prolifération du franglais et des lexiques privés ou communautaires.

Partout, la même tension, dans ce jeu où chaque joueur est à la fois l’adversaire et le partenaire de tous les autres ; où l’on ne peut gagner que si les autres acceptent de jouer conformément aux règles, imposées de l’extérieur par un régulateur suprême ou produites par les joueurs eux-mêmes.

Dans cette perspective, la fraude ou l’exclusion ne sont pas seulement moralement condamnables, elles minent le système qui désigne les gagnants. A défaut de briser les « cloches de verre » pour ouvrir le jeu, les autres finiront par renverser l’échiquier.

[*Orientation :*]
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