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La finance (1)

La transmutation de toutes les valeurs

par : Paul Soriano

 
La finance prend le relais de la monnaie. Dans l’espace elle permet l’échange des devises sur le marché des changes. Par ailleurs, les instruments financiers « transportent de la valeur dans le temps » : non seulement on peut élargir la perspective temporelle jusqu’au très long terme mais des instruments financiers permettent à certains agents de s’affranchir de l’incertitude en la transférant à d’autres . Enfin, la finance élargit le champ des valeurs par la diversification des biens qu’elle traite.

L’innovation financière conduit même à gérer ce qui la hante : le risque. En effet, le transport de la valeur dans le temps s’opère aux risques et périls du détenteur de créances : c’est un « commerce des promesses ». A la différence de la simple thésaurisation, l’épargne reçoit une rémunération, contrepartie de la renonciation à une jouissance immédiate et du risque, sous la forme d’un intérêt, par exemple.


A qui appartient le temps ?

Quelle est la nature de la rémunération obtenue en échange d’un placement ? Certains considèrent que c’est le « prix du temps » : un tiens vaut plus que demain-tu-l’auras. C’est ce qui a conduit jadis l’Église à condamner le prêt à intérêt considérant que le temps n’appartient qu’à Dieu... Depuis, le temps a été rendu aux hommes : le taux d’actualisation permet de mesurer systématiquement la valeur aujourd’hui d’un bien demain.


Ainsi, la finance étend la sphère du commerce, des biens de consommation (la monnaie comme droit sur la production d’une période) aux « actifs », qui sont des biens dont la destination n’est pas d’être consommés, donc détruits, mais de durer : immeubles, entreprises, tableaux de maître et autres immobilisations .

Les instruments financiers les plus courants empruntent presque toutes ses qualités à la monnaie. Il sont liquides quand on peut les échanger librement sur un marché. Ils sont fongibles, divisibles : un actif immobilisé est représenté par un très grand nombre de titres d’une valeur unitaire accessible à tout agent économique ; ils sont universels, au moins à l’échelle nationale, puis à l’échelle mondiale quand les marchés s’internationalisent. De même, on retrouve dans les instruments financiers les trois fonctions de la monnaie : la mesure, l’échange (quand ces titres sont liquides) et, a fortiori, la conservation.

Et comme ils sont rémunérés, les épargnants acceptent de prêter leur épargne et les investisseurs trouvent les ressources dont ils ont besoin pour entreprendre.

Financiarisation : l’estimation permanente des valeurs

Nous qualifierons de financiarisation, la tendance à faire des marchés des dispositifs d’évaluation et d’échange de tous les « actifs » : non seulement ceux des entreprises mais aussi ceux qui constituent le patrimoine des particuliers, ou encore celui de l’État. Les marchés deviennent ainsi les évaluateurs directs ou indirects de toutes les « valeurs », bien au-delà de ce que l’on appelait naguère des valeurs « économiques ». L’éthique par exemple, valeur morale par excellence, intervient désormais dans l’évaluation des entreprises et autres investissements dits « socialement responsables ». Et de même pour le talent, le génie, l’originalité, la compétence, etc.


Diagnostiquer l’état moral du pays...

Si le général de Gaulle refusait que la politique de la France se fasse à la « corbeille », Pierre-Joseph Proudhon, lui, avait anticipé, cent ans auparavant, la financiarisation :

« Si l’on considère les puissants intérêts qui s’agitent dans cette assemblée, de l’État et des communes, banques et institutions de crédit, canaux et chemins de fer, navigation fluviale et maritime, assurances, mines, forges, filatures, raffineries, usines, biens meubles et immeubles, on peut dire que l’élite de la nation, le pays légal comme on l’appelait sous le dernier roi, se trouve à la Bourse. Les principes qui régissent la société, son esprit, sa conscience, ses idées sur le juste et l’injuste, viennent se résumer dans ce sommaire. La Bourse est le pouls que doit palper le pathologiste afin de diagnostiquer l’état moral du pays*. Là tout ce qui peut être l’objet d’une appréciation est représenté. Richesse matérielle et richesse immatérielle, comme disait Say ; le génie des savants et l’habilité des industrieux ; la probité du citoyen et l’honnêteté du gouvernement ; le patriotisme et le droit des gens ; la vertu et les intérêts. » Proudhon, Manuel du spéculateur en Bourse, Garnier, 1857.

*On notera que Proudhon anticipe aussi sur l’institution du moral des ménages et des entrepreneurs au rang d’indicateur de la conjoncture économique.


S’agissant des entreprises cotées en bourse, les marchés estiment en permanence leur valeur réelle et, surtout, virtuelle. En effet, les « fondamentaux » d’une entreprises ne se limitent pas aux actifs matériels que révèlent son bilan, mais incluent aussi des actifs immatériels : la marque et sa notoriété mais aussi les savoirs et savoir-faire qu’elle détient, de plus en plus prisés dans l’économie dite de la connaissance. Mais la valorisation se nourrit surtout de spéculations sur l’évolution du chiffre d’affaires et des profits à plus ou moins long terme, synthétisés par le rendement sur fonds propres. Les actionnaires sont très sensibles à ce ratio, étant les apporteurs desdits fonds propres. On sait que les fonds de placements et singulièrement les fonds de pension américains jouent un rôle essentiel sur les marchés boursiers et que leur point de vue sur les entreprises est précisément celui de la rentabilité des fonds propres, le fameux « 15% minimum »... conformément aux exigences de leurs clients, futurs retraités.

La bulle Internet de la fin des années 1990 a permis de mesurer à quel point les estimations de la valeur d’une entreprise peuvent diverger d’un jour à l’autre.


Que vaut une start-up ?

Les experts de la finance se prennent à douter sinon des fondamentaux eux-mêmes, du moins de notre capacité à les saisir. A défaut d’évaluation objective, on se contentera donc de la convergence des subjectivités telle que l’exprime précisément le cours de bourse. Dans ces conditions, une entreprise vaut toujours, effectivement, ce que décide maintenant le marché. Les « bulles financières »... n’existent pas : l’action d’une start-up Internet cotée 25 dollars en janvier 2000 vaut 2,5 dollars en mars. Après-demain elle ne vaudra peut-être plus que 2,5 cents ou 250 dollars. Comme le dit Hegel, autre génial anticipateur : tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel. Marx, qui voulait remettre la philosophie de Hegel sur ses pieds ne s’était pas avisé que son maître savait marcher sur la tête.

Se trouve ainsi résolu le problème sinon insoluble de la « valeur objective » d’une entreprise, la cote intégrant la valeur d’une série d’actifs hétérogènes et plus ou moins tangibles qui défient toute évaluation analytique par les meilleurs experts. Une entreprise « profitable, innovante et citoyenne » se voit ainsi évaluée d’un seul mouvement par la cote.

A une échelle plus modeste, Georg Simmel montre de manière pittoresque comment le commerce des subjectivités produit de la valeur objective :

« Dans une affaire à traiter, m’expliquait un brocanteur romain, il y a un marchand qui réclame trop et un acheteur qui n’offre pas assez et, petit à petit les deux vont se rapprochant jusqu’à point acceptable. On voit clairement ici comment, de l’affrontement des sujets entre eux, peut sortir quelque chose qui convient objectivement. » (in La Philosophie de l’argent, p. 79, souligné par nous).


Si la Bourse est parfois considérée comme le marché où s’achètent et se vendent des entreprises, il faut toutefois rappeler que la très grande majorité de celles-ci ne sont pas cotées. Beaucoup de celles qui le sont n’exposent sur le marché qu’une faible part de leur capital, ce qui leur permet de bénéficier d’une évaluation sans craindre une OPA hostile, autrement dit un rachat non désiré par l’actionnaire majoritaire. C’est très souvent le cas des entreprises familiales. La financiarisation est certes une tendance lourde, mais elle est encore loin d’être accomplie.

En ce qui concerne la financiarisation du social, autrement dit l’évaluation des actifs des ménages par les marchés, elle se concrétise par le fait que la protection sociale, à commencer par la retraite, recourt de plus en plus à des instruments financiers commercialisés par les banques et autres intermédiaires financiers. En d’autres termes : la capitalisation remplace ou, plus souvent, complète la répartition confiée aux bons soins de l’État Providence, qu’elle soit synchronique (entre différents groupes sociaux) ou diachronique (entre les générations).


Répartition nationale, capitalisation globale

Historiquement (et c’est une histoire récente) l’État Providence a déchargé les familles et les communautés d’une partie de leurs fonctions en matière d’éducation, de santé, de vieillesse ou de chômage. Cette prise en charge emprunte la voie de la monétarisation (prélèvements et redistribution de revenus), préparant ainsi le terrain au développement de services marchands. Le retrait au moins relatif de l’État Providence face au marché pourrait réactiver les responsabilités familiales et communautaires, à travers la valorisation du patrimoine commun.

Dans le cas de la retraite et d’un point de vue macro-économique, la différence entre répartition et capitalisation n’est pas si considérable : dans l’un et l’autre cas, on spécule sur l’activité économique des prochaines décennies. Mais on le fait à l’échelle nationale dans le cas de la répartition et globalement dans le cas de la capitalisation. Sauf lorsqu’un excédent de prélèvements (cotisations) sur les versements (retraites) permet de constituer un fonds national de retraites et de placer ces ressources sur les marchés mondiaux ; alors, la répartition nationale capitalise... globalement.

C’est ainsi que la financiarisation redessine les territoires de solidarité, du local au global.


D’autres prestations d’assurances sociales, contre l’accident, la maladie, etc., voient également la capitalisation venir au secours d’une répartition à bout de ressources. Cela sans préjuger du maintien de systèmes de solidarité pure en faveur des plus démunis.

Une financiarisation sociale accomplie signifierait que la totalité des biens des ménages sont échangeables sur des marchés, sous forme de « titres ». Là encore, on aborde le territoire de la prospective, sinon de la science-fiction. Il s’agit néanmoins d’une tendance lourde qui inspire des projets parfois surprenants. C’est le cas de celui qu’expose l’économiste américain Robert Shiller dans The New Financial Order : Risk In The 21st Century, qui pourtant ne fait qu’extrapoler des processus déjà bien engagés : la gestion du risque étendue à la totalité des actifs d’un individu (logement, revenus et même patrimoine génétique) et d’une collectivité (risque démographique, déclin industriel...).

[*Orientation :*]
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