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La finance (2)

Le commerce des représentations

par : Paul Soriano

 
Selon l’économiste péruvien Hernando de Soto , la potion magique du capitalisme occidental résiderait dans un régime de propriété permettant de transformer les biens en capital productif. Un investisseur qui échange de la monnaie en actions d’une entreprise opère ce genre de transformation. De même lorsqu’un entrepreneur gage sa maison pour obtenir de sa banque un prêt destiné à financer sa PME ou lorsque la banque transforme les dépôts de ses clients pour accorder ce type de prêt.

Ce régime de propriété est fondé sur la représentation des biens par des documents publiquement reconnus, des « titres de propriété », des « registres », etc. C’est ainsi qu’en Occident les biens mènent une existence parallèle en tant que capital, en dehors du monde matériel : un terrain, une construction, une machine, un stock y sont représentés par un titre de propriété, un bail ou une inscription au registre du commerce... Ces documents expriment ce que la société considère comme économiquement significatif dans les biens. Les titres financiers tels les actions et les obligations et même la monnaie ne sont que des cas particuliers de tels titres : la monnaie est le plus abstrait de tous, donc le plus liquide, portant sur une part d’un bien hétérogène, la production nationale.

Comme la monnaie, ces dispositifs sont à la fois un bien public et un moyen d’appropriation privée des richesses : « ce n’est pas vous qui vous donnez des droits exclusifs sur tel ou tel bien, mais les autres, d’accord avec l’idée que vous-mêmes vous faites de vos droits ».


Transactions légalement exécutoires portant sur des droits de propriété

Les régimes de propriété opèrent comme un transformateur des biens en capital productif. Leurs fonctions sont diverses. Ils permettent d’identifier et de décrire actuellement et dans le temps le bien et, en général, son propriétaire, à l’aide de critères économiquement pertinents. Ils intègrent ces informations dans un même système d’information publiquement accessible. Ils rendent les biens fongibles (à l’instar de la monnaie), ce qui permet de les diviser sans les affecter matériellement. C’est le cas des actions représentatives du capital d’une entreprise ou de parts de sociétés civiles immobilières ; de manière générale, les transactions n’affectent pas les biens : quand une maison change de mains, elle reste matériellement inchangée. Les régimes de propriété autorisent une mise en réseau des biens dans les circuits d’épargne et d’investissement et en suggèrent des utilisations productives par simulation. Enfin, ils favorisent la division du risque ou la mise en commun des biens, par exemple pour garantir des dettes.

Mais leur fonction essentielle est bien entendu de permettre des « transactions légalement exécutoires portant sur des droits de propriété » avec des coûts de transaction réduits : en effet, l’information publique sur les actifs réduit les coûts de transaction, notamment les coûts d’information qu’il faut supporter pour s’assurer de la valeur de l’actif visé. Tous ces avantages ont évidemment leurs inconvénients : en particulier, une perte d’anonymat et donc d’irresponsabilité ou d’impunité, du fait, en particulier, de la traçabilité des transactions.

Mais s’agit-il vraiment d’un inconvénient ?


En substituant l’échange objectif, impersonnel du marché aux formes d’échange qui engagent la personne, au sein de sa communauté ou en tant que citoyen, l’argent et la finance ont permis l’expansion d’une sphère marchande qui englobe désormais communautés et nations. De nos jours, la globalisation renverse les derniers obstacles à la libre circulation des biens et, a fortiori, des instruments financiers qui les représentent. Mais la globalisation est déjà potentiellement à l’œuvre dans les caractéristiques mêmes de la monnaie, partagées et étendues par la finance. La globalisation « extensive » opère la redistribution territoriale des capacités de production à l’échelle de la planète. La globalisation « intensive » entreprend la conquête du temps, du très court terme du marché monétaire au très long terme de la retraite par capitalisation ; et elle s’efforce de mesurer la valeur des valeurs : quand l’éthique, par exemple, devient un critère d’évaluation des entreprises ou des « investissements socialement responsables ».


Produit criminel brut

Le produit criminel brut mondial s’élèverait à plus de 1 000 milliards de dollars par an, soit 10 % du PIB des États-Unis (les estimations varient entre 800 et 1 500 milliards). Une cinquantaine de grands réseaux sont considérés comme globaux, car la criminalité spécialisée, géographiquement et « thématiquement » (cartels et mafias) s’organise elle aussi « en réseau ».

La nouvelle criminalité se nourrit en effet de plusieurs caractéristiques de la globalisation. La multiplication des transactions commerciales et financières fait obstacle à la détection des irrégularités, tandis que la dilution des frontières complique la tâche des polices largement organisées sur le plan national, en dépit des collaborations internationales. D’autre part, les organisations criminelles tirent parti de l’hétérogénéité des systèmes financiers et de leurs dispositifs de régulations. Le développement des migrations, la déstructuration des sociétés dans le tiers mais aussi dans le quart monde jouent également un rôle important. Le plus grave est sans doute les connexions qui peuvent s’établir entre les activités criminelles et les circuits légaux, souvent à l’insu des intéressés.

Au total, drogue, prostitution, pédophilie, corruption, immigration clandestine ou commerce des organes humains... sont les sous-jacents de la criminalité financiarisée.


Il reste que même si la plupart des pays du monde sont touchés, la plus grande partie des gens reste exclue d’une globalisation qui s’apparente à une mise en réseau des « cloches de verre » qui abritent, dans le monde entier, les joueurs sélectionnés. De Soto, auteur de la formule dans l’ouvrage déjà cité, impute cette exclusion à l’absence de transformateur car, selon lui, dès que l’on y regarde de plus près , les pauvres sont riches de biens et de compétences laissés en friche.

Jusqu’où ?

Le parachèvement de la financiarisation ne dépend pas seulement de la consistance des systèmes de régulation. Il est également suspendu à des facteurs de contexte, tels les conflits géopolitiques ou les résistances, sociales, politiques ou idéologiques qui s’opposent aux processus conjugués que sont la globalisation et la financiarisation. Les opposants dénoncent et, pour certains, combattent d’une manière ou d’une autre, les effets sociaux ou humains de ces processus. C’est ainsi que les adversaires de la financiarisation s’en prennent à ce qu’ils appellent, à juste titre mais de manière péjorative, la « marchandisation de l’existence ».


Le retour du social ?

On oppose volontiers l’échange marchand monétarisé, un mode d’échange froid et objectif, au « don » ou à « l’acte gratuit » qui engagent davantage la personne, sa subjectivité, son affectivité. D’un côté, un monde de relations humaines d’entraide et de solidarité ou encore d’investissement personnel vis-à-vis d’autrui, prochain ou lointain. De l’autre, un monde où le destin de chacun serait déterminé par ses revenus monétaires, sa capacité d’épargne et la perspicacité de ses placements... Dans le don, on donne un peu de soi-même, de ce que l’on est et pas seulement de ce que l’on a, ce qui n’est plus le cas avec l’échange monétaire.

Comme on l’a déjà remarqué, les solidarités communautaires et l’investissement personnel ont depuis longtemps décliné dans la plupart des pays industrialisés pour faire place aux interventions d’un tiers payant : l’État-Providence. En matière sociale, la « capitalisation » s’oppose à la « répartition » via les appareils fiscaux et sociaux de l’État - plus qu’aux formes de relations humaines de proximité caractéristiques des sociétés traditionnelles, par ailleurs condamnées comme aliénantes et opprimantes...

Pourtant, il n’est pas impossible que le recul d’une forme de solidarité massive, où chacun peut se tenir quitte dès lors qu’il a payé ses impôts, favorise un regain de solidarité sociale de la part des individus, des familles et des associations. Du reste, certaines organisations tirent parti des instruments financiers dans la lutte contre la pauvreté ou le chômage : par exemple, les micro-crédits pour le soutien à la création d’entreprises.

Dans le domaine de la banque, la résistance du modèle coopératif et mutualiste, la valorisation de la proximité par les banques postales pourraient être soutenues par ce retour du « social » non-étatique.

[*Orientation :*]
- La finance (3), suite
- Retour : l’argent, la finance



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