Une confiance bien placée ?
Plus encore que dans l’espace où le transport des valeurs est généralement sécurisé, le transport de la valeur dans le temps s’effectue aux risques et périls des détenteurs d’actifs.
D’où vient alors cette étonnante confiance que nous accordons le plus souvent à ces signes qui sont de plus en plus couramment les seuls témoignages de notre propriété sur des biens actuels et futurs ? Sur quoi se fonde la confiance accordée au jour le jour à la monnaie que nous acceptons en échange de biens réels ; ou la confiance durable dans les promesses telles que celle-ci : ayant cotisé ou placé mes économies dans un fonds de pension, j’entends bien que ma retraite soit payée à échéance, alors même qu’elle est un droit sur des biens qui ne seront produits que dans 20 ou 30 ans par nos enfants ou, à défaut, par les enfants des ménages chinois ou africains ?
Le commerce des promesses de retraite
« Que coûteront véritablement les promesses de pensions que font aujourd’hui les pays de l’OCDE à leurs travailleurs lorsque ceux-ci prendront leur retraite, et les gouvernements auront-ils les moyens d’honorer ces promesses ? Un rapport de l’OCDE adopte une approche nouvelle en prenant en compte l’espérance de vie, l’âge de départ à la retraite et les droits prévisibles à prestations, permettant ainsi, pour la première fois, aux gouvernements des pays de l’OCDE de comparer directement les effets des promesses qu’ils font en matière de pensions. » (OCDE, Communiqué, 02/05/2005).
Le consensus social est le fondement immatériel de la confiance. Il semble d’autant plus fragile que ces biens publics que sont la monnaie et les titres de propriété font en même temps l’objet d’une appropriation privée inégalitaire. Les institutions qui s’efforcent de maintenir le consensus en sont le paramètre variable.
Franc comme l’or ?
La valeur de la monnaie s’apprécie en termes de pouvoir d’achat, réduit par l’inflation, ou à travers un taux de change par rapport à d’autre monnaies de référence, tels le dollar ou l’euro. L’inflation monétaire semble jugulée depuis une vingtaine d’années dans les grands pays développés. Les préoccupations portent plutôt sur les risques de change, particulièrement virulents dans les années 1990, et surtout sur cette autre forme d’inflation qui affecte le prix des actifs financiers.
Pour ce qui est de la monnaie, on a donc longtemps estimé que seule sa valeur propre, celle de l’or ou de l’argent, pourrait inspirer la confiance, par une couverture totale ou partielle des émissions de monnaie papier ou autre.
Une chose qui durera autant que le monde
« Une chose qui ne vieillit pas, qui ne pourrit ni ne se gâte, qui ne change pas de couleur, qui ne change pas de poids, une chose fixe, quoi, quand toutes les autres ne sont pas fixes ; une chose pas seulement d’aujourd’hui, ni d’hier ou de demain, mais de toujours, vieille comme le monde et qui durera autant que le monde ... » Charles Ferdinand Ramuz, Farinet.
Comme on l’a déjà noté, c’est en 1971 seulement que le dollar a cessé d’être convertible en or et les Banques centrales continuent à en détenir, d’autant que le cours de l’or sur les marchés libres a pu dépasser 20 fois son cours monétaire dans le régime de Bretton Woods institué en 1945 (le fameux « 35 dollars l’once ») .
Il existe bien d’autres dispositifs de confiance, qui combinent le sentiment et la raison : le charisme du monarque à l’échelle du royaume ou de l’Empire ; la légitimité républicaine à l’échelle nationale ; la Banque centrale indépendante, à l’échelle d’une partie de l’Union européenne avec la création de l’euro et du « système européen de banque centrale ».
Meilleur que celui du gouvernement ?
« - Oui, a continué Fontana, parce que je dis, moi, que son or est meilleur que celui du gouvernement. Et je dis qu’il a le droit de faire de la fausse monnaie, si elle est plus vraie que la vraie. Est-ce que, ce qui fait la valeur des pièces, c’est les images qui sont dessus, ou quoi ? ces demoiselles, ces femmes nues ou pas nues, les couronnes, les écussons ? Ou bien les inscriptions peut-être ? Ou bien leurs chiffres, disait-il, les chiffres qu’y met le gouvernement ? Les inscriptions, on s’en fout, pas vrai ? et les chiffres aussi, on s’en fout. Ça ne serait pas la première fois que le gouvernement vous tromperait sur la valeur et sur le poids, tout aussi bien qu’un particulier. Demandez seulement à ceux qui s’y connaissent. Le gouvernement vous dit : “Cette pièce valait tant ; eh bien, maintenant, elle vaudra tant...” Ça s’est vu, ça peut se revoir. C’est moins honnête que Farinet, les gouvernements, parce qu’à lui, ce qu’on lui paie, c’est en quoi ses pièces sont faites et, à eux, c’est ce qui est dessus... » (Ramuz, Farinet, ouv. cité)
Toutefois, cette monnaie ne s’est pas imposée toute seule : il a fallu, pour authentifier l’or de Farinet, le « certificat » des autorités - sinon du « gouvernement », du moins des « experts », de Genève, et même de Paris :
« Le père Sage avait des papiers et même il me les a montrés, et je les ai vus. Ça venait de Paris, ou de Paris, et de Genève. Des certificats, ça s’appelle. Il avait envoyé là-bas de sa poudre pour l’expertiser ; eh bien, ce qu’il y avait sur ses papiers, c’est que... Il s’arrête ; puis il prononce les trois mots bien séparément : - Ça... en... était. Il s’arrête. - C’était sur ces papiers, et c’est des messieurs, vous comprenez, c’est du monde qui s’y entend quand même mieux que nous, c’est des gens du métier, des savants, des auteurs de livres, des philosophes. Ils ont dit : “C’est pur or, et rien que pur or.” Ils l’on écrit. C’est sur ces certificats...
La seule différence, c’est que Sage gardait son or en poudre et que, lui, en a fait des pièces, mais ça le regarde. Si elles ne sont pas toujours bien faites, c’est qu’il n’a pas tous les outils qu’il faudrait. Mais la matière y est. »
La dernière phrase révèle bien la théorie monétaire de Fontana : la forme des pièces de Farinet est imparfaite, mais la matière y est... Fontana n’a sans doute pas lu Aristote, et pourtant...
Extension du domaine du risque
Pour ce qui est des systèmes financiers articulés avec les systèmes monétaires, la financiarisation étend le domaine du risque.
Socialisation du risque
Comme on le verra dans la 2e partie de l’ouvrage, le marché du risque met en rapport les banques (qui en général vendent du risque ou achètent de la protection) et les assurances qui sont, toujours en général, leur contrepartie (elles achètent du risque et vendent de la protection). Ce marché est très concentré, mais on peut dire aussi que le risque est ainsi socialisé : les détenteurs de titres de compagnies d’assurances portent en quelque sorte le risque que ces compagnies ont acheté.
Socialisation, socialisation du risque, à la fois concentration et socialisation via les détenteurs de titre des établissements (assurances) qui achètent massivement du risque.
Les excédents de droits monétaires par rapport à la production sont généralement effacés par l’inflation aux dépens des détenteurs de créances monétaires. Il en est de même pour les droits attachés aux titres, parfois de manière aiguë quand une bulle financière explose, ou plutôt implose. Dans ces circonstances, les détenteurs d’actifs menacés en sont réduits à se ruer vers ceux qui leur semblent échapper à la destruction de valeur, ce qui a généralement pour effet d’aggraver la crise.
Une crise financière peut donc être analysée comme la conséquence d’un « excèdent de droits », des promesses abusives par rapport à ce que l’économie réelle est capable de tenir. C’est comme une épreuve de vérité, douloureuse pour ceux qui se retrouvent avec le « mistigri » comme le dit de manière imagée Pierre-Noël Giraud (Le commerce des promesses).
Il est vrai que la stabilité financière est un objectif difficile à atteindre car la finance spéculative se nourrit en quelque sorte d’instabilité, à savoir des variations de valeur des actifs financiers ou de leurs « sous-jacents » économiques.
Et de fait, des crises financières majeures, y compris des faillites bancaires, se sont produites dans les années 1980-2000, période qui a connu les plus grands bouleversements de la planète bancaire et financière : crises de change, bulles financières boursières ou immobilières, « affaires » touchant des opérateurs financiers ou des grandes entreprises engagées dans des opérations imprudentes ou frauduleuses ou même faillites bancaires. Ces crises ont toutefois été de moindres conséquences que la grande crise de 1929. Elles ont même eu des effets vertueux, dans le sens d’un progrès des systèmes de régulation : sbagliando s’impara, comme disent les Italiens.
Des risques sont identifiés :
croissance des créances en dollar, alimentée par les déficits américains ;
bulle immobilière ;
expansion des dérivés de crédit qui sont les instruments permettant aux banques de vendre du risque à d’autres intermédiaires financiers, en particulier les compagnies d’assurance.
Dérivés nucléaires
Les instruments de maîtrise du risque seraient-ils devenus porteurs de risque ? C’est à nouveau un écrivain, non un financier qui nous propose une réponse, seulement à demi rassurante.
« Enfin, il est assez parlant de considérer les produits dérivés comme des atomes. Si vous les scindez d’une certaine manière, vous obtenez de la chaleur et de l’énergie - chose utile. Scindez-les d’une autre manière, et vous obtenez une bombe... » Kate Jennings, Hasard des maux (Moral Hazard), Éditions des deux terres, 2004.
Quant au risque pétrole, il affecte la finance par l’intermédiaire de l’économie réelle consommatrice.
Le vice ou la vertu ?
Il s’échange encore beaucoup plus de « pétrole » (de représentations du pétrole) qu’il ne s’en consomme. Aussi dit-on que les fonds spéculatifs ne seraient pas étrangers à la flambée des cours constatée au 3e trimestre 2004 : effet pervers de la finance infligé à l’économie réelle et au consommateur. Mais l’orthodoxie du marché soutient que la hausse des cours contribue à réguler la consommation par les prix d’une ressource en voie d’épuisement et fait baisser le seuil de rentabilité d’exploitation des gisements les moins accessibles et des autres sources d’énergie. La spéculation porte (involontairement) secours à l’environnement : effet vertueux. Et ainsi de suite, dans une perspective de plus en plus hégélienne...
Bien entendu, il faut aussi compter avec les risques éventuels qui ne sont pas encore anticipés. La « prochaine crise » surgit souvent où on ne l’attendait pas.
L’or, le Prince ou la Banque centrale
Certains auteurs estiment que la stabilité financière ne peut être obtenue que par un dispositif extérieur légitime et en quelque sorte transcendant au système lui-même et à ses acteurs. A défaut d’une garantie de droit divin, l’étalon-or, le Prince ou la République pouvaient y suppléer, mais la globalisation change la donne, d’autant que l’économie réelle et financière a pris de l’avance par rapport aux dispositifs censés la réguler.
A cet égard, il n’existe pas au niveau mondial de dispositif politique global de régulation monétaire et financière équivalents à ceux qui se sont construits et progressivement normalisés à l’échelle des nations : gouvernement, réglementation, banque centrale, organismes de contrôle, etc.
D’aucuns, du reste, ne souhaitent pas que de telles instances politiques globales adviennent, et voient même dans la globalisation une opportunité pour se passer des instances nationales étatiques et rendre au marché son rôle de régulateur (autorégulation), présumé à la fois plus efficient et plus juste. Précisons pour la clarté du débat que celui-ci ne confronte pas le « public » et le « privé » comme on le dit trop souvent. Après tout le marché est un espace public et il est difficile que contester que la monnaie est un bien public : le succès d’une « monnaie privée » en fait une monnaie publique, au moins dans une collectivité restreinte. En toute rigueur, la notion même de monnaie privée est vide de sens comme le serait celle de langage privé : une monnaie authentique est toujours publique pour une collectivité donnée, même réduite. On peut dire d’une monnaie qu’elle est d’initiative privée. Là encore, on confond le public et l’étatique et cette confusion est elle-même significative. Il en est de même pour la reconnaissance publique des droits de propriété dans le commerce des représentations.
Ce qui est en cause, en définitive c’est l’organisation « étatique » (Banque centrale comprise) de la régulation financière.
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