Notes de lecture
La Tradition sociologique, PUF, 1984
(The Sociological Tradition, 1966)
Édition de poche, PUF, « Quadrige », 2000.
Les cinq concepts fondamentaux de la tradition sociologique
L’ouvrage définit les concepts fondamentaux qui caractérisent la tradition sociologique et en suit la trace principalement chez Tocqueville, Comte, Durkheim, Max Weber et Georg Simmel, avec des incursions chez Maistre, Marx, Le Play, Tönnies. Il s’agit des cinq notions suivantes :
communauté (géographique, de religion, de travail, de famille ou de culture) caractérisée par « une cohésion profonde et entière, de nature durable et affective » et qui s’oppose (Tönnies, Communauté et société, 1887) à « société » (une pseudo-communauté aux liens impersonnels et « contractuels » regroupant de nombreux individus)
autorité, ordre interne à une association, politique, religieuse ou culturelle qui s’oppose à pouvoir, assimilé à force politique, militaire ou bureaucratique nécessitant une légitimation.
statut, position de l’individu dans la hiérarchie de prestige et d’influence qui caractérise une communauté, à distinguer de l’appartenance de classe, à la fois plus étroite (économique) et plus collective.
sacré, notion recouvrant les conduites irrationnelles, de type moral, religieux ou rituel « auxquelles on attribue une valeur supérieure à leur utilité, opposée (Durkheim) à profane.
aliénation : situation dans laquelle « l’homme devient comme étranger à lui-même et perd son identité lorsque l’on coupe les liens qui l’unissent à sa communauté et qu’on lui enlève tout sens moral » ; notion opposée ici à progrès, dès lors que l’aliénation apparaît comme l’effet pervers du développement (industrialisation, sécularisation, démocratisation, égalisation des conditions...) des « forces de progrès » .
Il est remarquable qu’aucune de ces cinq notions n’ait joué de rôle important dans la pensée des XVII et XVIIIe siècles (Lumières) - de Bacon à Condorcet - dont les préoccupations s’expriment plutôt en termes d’individu, de progrès, de contrat, de nature ou de raison (au XIXe siècle l’individualisme se prolonge - philosophiquement - dans l’utilitarisme).
Trois sensibilités politiques : libéralisme, radicalisme, conservatisme...
Ces notions ne peuvent être comprises que si on les replace dans le contexte des grands courants idéologiques aux prises au XIXe siècle, en particulier le libéralisme, le radicalisme (au sens premier et fort du terme : le jacobinisme ou le socialisme sont ici des formes de radicalisme) et le conservatisme :
le libéralisme : foi en l’individu (et en la supériorité de la libre entreprise), affirmation de ses droits politiques, civiques et, plus tard, sociaux. « L’autonomie de l’individu revêt la même importance pour le libéral que la tradition pour le conservateur et l’usage du pouvoir pour le radical. »
le radicalisme, fondé sur le sentiment que « le pouvoir politique peut être rédempteur si l’on s’en empare pour le purifier et en faire un usage illimité, même jusqu’à faire régner la terreur, afin de réhabiliter l’homme et les institutions. A cette conception du pouvoir s’ajoute une foi presque illimitée dans la possibilité de construire un nouvel ordre social fondé sur la raison. » Un millénarisme sans contenu religieux (et même laïque, anti-religieux).
le conservatisme : ce qui est au coeur du conservatisme, c’est la tradition. « C’est parce qu’il défend la tradition sociale que le conservatisme en vient à insister sur des valeurs comme celles de communauté, de parenté, de hiérarchie, d’autorité et de religion, et à pressentir que, une fois que les forces du libéralisme et du
radicalisme auront arraché les individus aux contextes créés par ces valeurs, la société sombrera dans le chaos et l’absolutisme. »
Les deux révolutions
La fin du XVIIIe et le XIXe siècle sont parcourues par deux révolutions : la révolution démocratique et la révolution industrielle. A noter, dans une perspective sociologique, l’aversion de la Révolution (et de l’Empire) pour les « associations partielles », les collectivités intermédiaires : les corporations, mais aussi la famille (lois sur le divorce, sur la propriété, enseignement), l’Eglise, les associations en général...
« Il n’y a plus de corporation dans l’Etat, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. » (Loi Le Chapelier des 14-17 juin 1791) (55-56) Même aversion chez Rousseau... Et Robespierre insiste pour les que les droits de l’Etat sur les mineurs priment ceux du chef de famille...
Individualisation, abstraction, généralisation : « Aucun contact direct ne s’établissant entre eux, la conception que chacun se faisait de l’autre résultait de l’élimination des caractéristiques particulières à chaque individu pour n’en retenir que ce qu’il avait de commun avec tous les autres membres de sa classe » (Ostrogorski, Democracy and the Organisation of Political Parties, Londres, 1902) (65)
Communauté et société
Au XVIIIe siècle (et chez tous les penseurs héritiers des Lumières) on considère que les traditions communautaires font obstacle tant au développement économique qu’aux réformes administratives. La société moderne doit reposer sur l’individu naturel et non sur le paysan ou sur le membre d’une corporation ou d’une Église. Mais, au XIXe siècle, dans l’oeuvre des sociologues, l’idée de communauté redevient aussi fondamentale que la notion de contrat pendant l’âge de la Raison. Au XIXe siècle les nouvelles utopies sont communautaires ; mouvements religieux, mutuellisme ouvrier...
Hegel
Chez Hegel dans la Philosophie du droit - oeuvre qui inspirera les travaux ultérieurs des sociologues allemands - le rôle de l’idée de communauté est considérable. L’État y apparaît comme une communauté de communautés plutôt qu’un agrégat d’individus.
Auguste Comte
Dans le Système de politique positive, « traité de sociologie », la référence à la communauté, communauté perdue, communauté à retrouver, est permanente... « Si pour Marx le socialisme c’est le capitalisme moins la propriété privée, pour Comte la société positiviste n’est rien d’autre que la société médiévale moins le christianisme. » (82) Comte est un des premiers à discerner les origines sociales du langage, de la morale, du droit, de la religion et même de la personnalité (à travers les trois relations constitutives de la communauté de base qu’est la famille : relation filiale, relation fraternelle, relation conjugale).
Le Play
Les ouvriers européens, 1855 : distinction entre trois types de familles, famille patriarcale, famille instable (individualisme, caractère contractuel, absence d’enracinement dans la propriété), et famille souche...
Fustel de Coulanges
La Cité antique, 1864. Rome et Athènes, d’abord communautés stables et fermées, puis individualistes et ouvertes...
Ferdinand Tönnies : communauté et société
Gemeinschaft und Gesellschaft, 1887. La société (Gesellschaft) est caractérisée par des relations contractuelles, utilitaires ; la communauté (Gemeinschaft) par des relations et une identification affectives.
Max Weber : communauté de tradition, association d’intérêt
Max Weber reprend et raffine l’analyse de Tönnies. Il distingue quatre types d’activités sociales suivant qu’elles :
sont gouvernées par l’intérêt
s’orientent vers des fins interpersonnelles ou morales
répondent à des états affectifs ou à des émotions
relèvent de la tradition et de la convention
Les deux types d’associations (communauté ou société) existent à toutes les périodes de l’histoire de l’humanité... ce sont des « types idéaux » (des concepts, en somme). La communauté repose sur le sentiment subjectif qu’ont les parties de s’appartenir mutuellement, d’être pleinement impliquées dans l’existence de l’autre.
Weber donne pour exemples, outre des types aussi évidents que la famille, la paroisse et le voisinage : l’unité militaire, le syndicat ouvrier, la fraternité religieuse, la relation amoureuse, l’école et l’université. Une « société », quand elle dure, tend à s’imprégner d’un esprit communautaire (et inversement : une communauté peut fonctionner, en certaines circonstances comme une société, dans un but utilitaire)...
Weber distingue enfin des relations sociales ouvertes et fermées (vers l’extérieur) - distinction qui ne recouvre pas la précédente : il existe des « sociétés » (société commerciale, clubs privés...) fermées - même si elles sont, le plus souvent, ouvertes...
La cité antique est une association de communautés (groupes ethniques ou familiaux) ; la cité médiévale, déjà, une association d’individus (chrétiens...), « une association confessionnelle d’individus croyants et non une association rituelle de groupes de parenté. » (Weber)
Durkheim : solidarité mécanique, solidarité organique
Dans De la division du travail social, Durkheim distingue la solidarité mécanique (communautés réduites) de la solidarité organique, dans le cadre de la division du travail (NB : chez Tönnies, c’est plutôt la communauté qui est « organique » et la société « mécanique » ...).
Dans la suite de son oeuvre (Les règles de la méthode sociologique, Le suicide, Les formes élémentaires de la vie religieuse), il montre le caractère quasi pathologique de la société « anomique » (suicide, luttes économiques, insatisfaction résultant d’une existence « anomique » ...).
Par ailleurs, Durkheim critique la thèse du contrat considéré comme modèle de toute relation sociale (Hobbes, Rousseau, les Lumières, les Utilitaristes) : aucun type de contrat ne saurait durer s’il ne reposait sur des conventions, des traditions, des codes dont l’ascendant est plus fort que les obligations du contrat.
Georg Simmel : communautés concentriques
Problèmes de la philosophie de l’histoire, 1892 ; Sociologie de la religion ; Philosophie de l’argent, 1900 ; Sociologie, 1908... Simmel s’intéresse à la microsociologie : groupes restreints (dyade, triade), liens sociaux (amitié, obéissance, loyauté...). Il oppose les groupes concentriques (comme au moyen âge : famille, paroisse, province, royaume, chrétienté) aux groupes intersécants (qui se croisent à l’intérieur d’une même personne : les appartenances politiques ou syndicales intersectent les appartenances familiales ou géographiques) ; ces derniers favorisant la prise de conscience de l’individualité... L’argent symbolise la transformation de valeur qualitatives en valeurs quantitatives et l’affranchissement des individus par rapport aux institutions communautaires... Etude de la « société secrète », qui confère l’autonomie, et la distinction (contre l’impersonnalité et l’hétérogénéité) ; elle permet l’inclusion en même temps que l’exclusion...
Autorité et pouvoir
L’autorité est, en même temps que la communauté et la tradition, caractéristique de la société d’ancien régime. Cf. Bonald, (Théorie du pouvoir politique et religieux) : distinction (médiévale) entre sphères d’autorité (famille, corporation, Église, stat). Le bouleversement de la société traditionnelle par les « deux révolutions » entraîne la constitution d’un pouvoir politique fort, centralisé, rationalisé, et d’assise populaire.
« Le personnage-clé de la Révolution n’est ainsi ni l’homo economicus, ni l’homo religiosus, ni l’home ethicus, mais l’homo politicus. D’où l’exaltation du citoyen. » (Nisbet) « ... l’école révolutionnaire a seule compris que le développement continu de l’anarchie intellectuelle et morale exigeait, de toute nécessité, pour prévenir une imminente dislocation générale, une concentration croissante de l’action politique proprement dite. » (Comte, Cours de philosophie politique).
La distinction autorité / pouvoir est également reprise par un courant du libéralisme social, en particulier Lamennais, qui soutient la liberté d’association contre l’emprise de l’Etat. Cf. aussi Tocqueville (la décentralisation administrative et les associations en Amérique).
Noter aussi chez Bodin (1576) : distinction entre l’autorité conditionnelle et limitée de la société (monastère, commune, corporation), et l’autorité souveraine de l’Etat ; distinction reprise par Hobbes (qui compare les associations à des « vers dans les entrailles de l’homme naturel » ), les philosophies du droit naturel, Rousseau...
La contestation des autorités traditionnelles
Du rejet des traditions intellectuelles (Descartes) à celui des traditions politiques... Le rejet de toutes les traditions qui, chez Descartes, était d’ordre épistémologique et permettait d’établir les bases de la vérité pure à partir de la seule raison, fournit une « méthode » tout à fait adaptée à une théorie du gouvernement qui cherche, au nom de la liberté et de l’égalité, à récuser les autorités et les dogmes traditionnels. Une telle méthode renforce du reste la puissance de l’opinion publique puisqu’elle fait du bon sens de chaque individu (qui, comme Descartes lui-même l’avait noté, est la chose du monde la mieux partagée...), un guide lui permettant de venir à bout de toutes les difficultés et de tous les mystères.
Weber et la rationalisation de l’autorité
Max Weber distingue trois sources d’autorité :
la domination traditionnelle,
la domination rationnelle ou légale (règles, bureaucratie...), caractéristique des démocraties modernes,
la domination charismatique (le « grand homme », le « prophète » ), révolutionnaire et instable.
Pour Weber, le processus de rationalisation-bureaucratisation de l’autorité est amorcé en fait dès le haut
moyen-âge. Contrairement à Marx, il pense que la propriété des moyens de production et la division entre travailleurs et propriétaires n’a qu’une influence secondaire : il n’y aura donc pas - du point de vue de l’exercice du pouvoir - de différence essentielle entre les sociétés capitalistes et socialistes.
Durkheim : le triangle des forces
« Pour Bentham, la morale, comme la législation, consistait dans une sorte de pathologie. La plupart des économistes orthodoxes n’ont pas tenu un autre langage. Et c’est sans doute sous l’influence du même sentiment que, depuis Saint-Simon, les plus grands théoriciens du socialisme ont admis comme possible et désirable une société d’où toute réglementation serait exclue. L’idée d’une autorité, supérieure à la vie et qui lui fasse la loi, leur paraît être une survivance du passé, un préjugé qui ne saurait se maintenir. » (L’Éducation morale) « ... on peut dire que, contrairement aux apparences, ces mots de liberté et d’irréglementation jurent d’être accouplés, car la liberté est le fruit de la réglementation. C’est sous l’action, c’est par la pratique des règles morales que nous acquérons le pouvoir de nous maîtriser et de nous régler, qui est tout le réel de la liberté. » (Leçons de sociologie, Physique des moeurs et du droit)
« C’est seulement lorsque l’individu est fermement soumis à toute une série d’autorités, tant sociales que morales, que la liberté politique devient possible. » (cf. aussi Montesquieu, la vertu comme principe de la démocratie) L’Etat absorbe les fonctions remplies autrefois par d’autres instances « dont il ne se saisit qu’en les violentant » (Durkheim) d’où la croissance de sa bureaucratie...
L’Etat et les groupes intermédiaires : « Point de groupes secondaires, point d’autorité politique, du moins point d’autorité qui puisse, sans impropriété, être appelée de ce nom. » (Durkheim, Leçons de sociologie).
Le triangle de forces : l’individu, l’État, les groupes (intermédiaires). L’Etat protège l’individu contre l’oppression des groupes (à travers les droits) les groupes le protègent contre l’oppression de l’Etat. Affinité entre l’Etat et l’individu (dès l’Antiquité)
Simmel : les trois formes de l’autorité
Autorité et liberté : la persécution de la société secrète accentue le sentiment de liberté interne de ses membres, en dépit de l’autorité de fer à laquelle ils sont soumis. Simmel traite de l’autorité dans « Domination et subordination », en distinguant trois formes : « centralisation individuelle », « subordination à une pluralité », « subordination à une principe » L’autorité exercée sur les personnes « présuppose... la liberté des personnes... » (Simmel) La réciprocité comme essence de l’autorité personnelle : lorsque le groupe s’étend, elle diminue, au profit de la domination pure et simple (le groupe « dispose » de ses membres) : « c’est l’absence de réciprocité qui explique que la tyrannie du groupe sur ses membres soit pire que celle du prince sur ses sujet. »
La centralisation de l’autorité dans un individu : « Ainsi c’est à la centralisation que le judaïsme comme le christianisme doivent d’avoir réussi à arracher les individus à leur loyautés tribales ou familiales pour les soumettre à l’autorité divine. » (Nisbet).
La subordination à une pluralité : la « république », pouvoir majoritaire, objectif, impersonnel.
La subordination à un principe : subordination à des « objets » (la terre, la machine...), « une forme de subordination sévère, humiliante et inconditionnelle car, dans la mesure où l’homme est subordonné en vertu de son appartenance à un objet, il tombe lui même psychologiquement dans la catégorie des simples objets. » (Simmel, ibid)
Statut et classe
L’individualisation de la stratification sociale donne au statut l’ascendant sur la classe - « le statut étant à la fois plus mobile, plus individuel et plus diversifié que la classe. »
Tocqueville : le triomphe du statut
Tocqueville fut le premier auteur... à exposer l’idée que ce qui caractérise le régime moderne ce n’est pas la consolidation mais au contraire l’éclatement de la structure de classes et la dispersion de ses éléments fondamentaux - le pouvoir passant aux mains des masses et de la bureaucratie centralisée, la richesse à une classe moyenne de plus en plus nombreuse et le statut aux différents secteurs mouvants de la société qui, en l’absence d’ue véritable structure de classes, deviennent le thâtre de douloureuses et interminables luttes entre les individus cherchant à acquérir les marques du statut.
Le comportement des Américains à l’égard des Noirs... Tocqueville pose le problème des Noirs en termes de statut et de relation de statut, non en termes de race ou de minorité. Il constate que le préjugé de race est plus fort au Nord que dans les Etats esclavagistes...
Simmel : l’autonomisation et objectivation du statut
Dans la société moderne, le statut tend à devenir autonome par rapport aux fonctions sociales et indépendant des qualités personnelles de celui qui en est investi... Grâce à l’objectivation, les différents postes, situations ou rangs (statuts) peuvent être occupés par des individus d’origine diverse.
Sacré et profane
Sacré : tout ce qui, dans la motivation individuelle comme dans l’organisation sociale, transcende l’utilitaire ou le rationnel et tire sa force de ce que Weber appelle le charisme et Simmel la piété. L’accent est mis sur cette notion dans l’oeuvre de Tocqueville (relation entre le dogme et l’intellect), Fustel de Coulanges (grandeur et décadence de la cité antique), Weber (autorité), Simmel (piété), Durkheim (profane/sacré), Lamennais, Essai sur l’indifférence. Déjà, chez Hegel (Philosophie du droit) : le religieux comme « cercle d’association », notion capitale à ses yeux.
Les Lumières réduisent la religion à la superstition : Voltaire (Dictionnaire philosophique), d’Helvétius (De l’homme), La Mettrie (L’Homme-machine), Condorcet (Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain), d’Holbach (Système de la nature).
Pour les « philosophes », la religion n’est pas une force qui émane de la nature même de l’âme ou de la société, mais un ensemble de propositons intellectuelles portant sur l’univers et sur l’homme. Marx : « la misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature tourmentée, l’âme d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit de situations dépourvues d’esprit. Elle est l’opium du peuple. » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel).
La pérennité du religieux
« Il y a donc (..) dans la religion quelque chose d’éternel qui est destiné à survivre à tous les symboles particuliers dans lesquels la pensée religieuse s’est successivement enveloppée. Il ne peut pas y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité. (Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse).
Quatre idées fondamentales sur les fonctions du sacré
religion comme mécanisme indispensable à l’intégration des êtres humains ;
fondamental pour la compréhension de l’histoire et du changement social. Pour Bonald, Lamennais, Balmes, le
protestantisme, parce qu’il met l’accent sur la foi individuelle et qu’il fait peu de cas du rituel et de la liturgie a été une force destructrice dans l’histoire européenne. Pour Lamennais, il est responsable de l’« indifférence » moderne ; pour Chateaubriand du déclin des valeurs culturelles ; pour Balmes du développement du commerce et du despotisme politique moderne, pour Weber de l’« esprit du capitalisme » ...
la religion : non seulement une foi, une doctrine, mais aussi une communauté, une autorité, des rites...
le pouvoir qu’a la religion de stimuler, de renforcer, de protéger les individus ...
Tocqueville : ou des croyances ou un maître...
Aux Etats-Unis, les catholiques sont encore plus égalitaires et « démocratiques » que les protestants... Ce qui, d’après Tocq., résulte de la nature même de la théologie catholique : « le prêtre s’élève seul au-dessus de ses fidèles : tout est égal au dessous de lui... » (Tocq.) Le protestantisme tend à rendre les hommes indépendants plutôt qu’égaux...
La nécessaire séparation du politique et du religieux, pour ne pas que se rejoignent ces deux types de passions...
Fustel de Coulanges : le sacré comme angle d’approche
Fustel donne à la religion la même primauté explicative que Marx à la propriété, Maine au droit et Buckle à l’environnement physique.
La naissance du rationalisme (critique) grec homologue des Lumières ; les pré-socratiques, constatant que les dieux ne peuvent être considérés comme la cause efficace des phénomènes physiques en cherchent l’origine dans les quatre éléments... Puis les sophistes : « ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la cité que les préjugés de la religion... » (Fustel) ; doute, libre-examen...
Conclusion de La Cité antique : « Nous avons fait l’histoire d’une croyance. Elle s’établit : la société humaine se constitue. Elle se modifie : la société traverse une série de révolutions. Elle disparaît : la société change de face. Telle a été la loi des temps antiques. »
Durkheim (élève de Fustel de Coulanges) : le sacré et le profane. Comme Tocqueville, Durkheim affirme que la religion est à l’origine non seulement des idées fondamentales de l’homme, mais du cadre même dans lequel fonctionne son esprit : « Si la philosophie et les sciences sont nées de la religion, c’est que la religion elle-même a commencé par tenir lieu de science et de philosophie. » (Les formes élémentaires...)
La puissance du contrat vient aussi, à l’origine, de ce qu’il est sacré... Le verbe, le langage, le serment comme invocation d’un être divin. « Le formalisme juridique n’est qu’un succédané du formalisme religieux. » (Leçons de sociologie). Religieux et propriété - à travers la « religiosité diffuse dans les choses » .
Pas de religion sans Église. « Une société dont les membres sont unis parce qu’ils se représentent de la même manière le monde sacré et ses rapports avec le monde profane, et parce qu’ils traduisent cette représentation commune dans des pratiques identiques, c’est ce qu’on appelle une Eglise » (Les formes élémentaires...)
Pour les croyants, l’essentiel ce n’est pas ce que la religion dit sur les choses, « mais ce qu’elle fait pour rendre l’action possible et la vie supportable. » (Nisbet). Le culte est fondamental : c’est lui qui « suscite ces impressions de joie, de paix intérieure, de sérénité, d’enthousiasme... » (Les formes élémentaires..). Le culte : se libérer de la contamination du profane pour accéder au sacré (d’où : mortification, renoncement, ascétisme...)
Les jours ordinaires (profanes), ce sont les tendances utilitaires, individualistes et même antagonistes qui dominent. Les jours de fête (religieuse) c’est les choses sociales... L’âme individuelle se régénère...
Outre le sacrifice et l’imitation, il existe deux autres types de rites, « représentatifs » (à l’origine de la représentation théâtrale, quand la « culture » s’autonomise : du « mystère » au théâtre ; aussi la tragédie grecque...) et « piaculaires » (rites associés à la notion de malaise, de pessimisme, d’appréhension... piaculum veut dire expiation : se laver de ses péchés...)
Sacré : faste/néfaste : euphorie/dysphorie collective.
Weber : le charisme et la profession (Beruf)
Importance des études de Weber sur la religion : Antiquité, Asie, Proche-Orient, Europe médiévale et moderne... Il renverse la proposition marxienne : chaque type de société reflète un type de religion...
Définition du charisme : « Nous appelons charisme la qualité extraordinaire (à l’origine déterminée de façon magique tant chez les prophètes et les sages, thérapeutes et juristes, que chez les chefs des peuples chasseurs et les héros guerriers) d’un personnage qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un « chef » . » (Économie et société).
« L’événement décisif dans notre reconnaissance du charisme, c’est l’ampleur et la profondeur de son acceptation par les adeptes de l’individu en question. Nous identifions le charisme de Jésus ou de César non grâce à ce qu’ils ont fait ou dit réellement mais grâce au caractère supra-rationnel et supra-utilitaire de l’attachement que leur vouaient leurs adeptes. » (Nisbet)
Routinisation du charisme, « charisme héréditaire » : acquisition légitime du charisme en vertu de l’ordre héréditaire, le charisme personnel pouvant alors faire entièrement défaut...
Napoléon : charisme et bureaucratie. Légitimité démocratique : le charisme (des institutions) conséquence et non cause de la reconnaissance de légitimité. « L’un des éléments fondamentaux de l’esprit du capitalisme moderne, et non seulement de celui-ci, mais de la civilisation moderne elle-même, à savoir, la conduite rationnelle fondée sur l’idée de Beruf, est né de l’ascétisme chrétien » . (L’Éthique protestante...)
Simmel : la fonction de la piété
« La relation de l’enfant dévoué à ses parents, du fervent patriote à sa patrie ou du cosmopolite enthousiaste à l’humanité, la relation de l’ouvrier à sa classe... ou du noble conscient de son rang à l’aristocratie, la relation du vaincu au conquérant ou du bon soldat à son armée, toutes ces relations, dont le contenu est infiniment varié, on un sens général pour ce qui est de leur aspect psychologique, sens que l’on doit appeler religieux. » (Simmel, Sociologie de la religion).
La piété - envers l’homme comme envers Dieu - « religiosité à l’état presque fluide »,« émotion de l’âme qui se transforme en religion toutes les fois qu’elle se projette dans des formes spécifiques. » (Simmel, ibid). V. l’aliénation (en rapport avec le « progrès »
Aliénation et progrès
« Et combien ce tableau de l’espèce humaine, affranchie de toutes ses chaînes, soustraite à l’empire du hasard comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d’un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices dont la terreestencoresouillée,et dont il est souvent la victime ! C’est dans la contemplation de ce tableau qu’ilreçoit le prix de ses efforts pour les progrès de la raison, pour la défense de la liberté » . (Condorcet, Esquissed’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Paris, 1829).
XIXe siècle : croyance poursuivie dans le « progrès » (démocratie de masse, progrès technique, rationalisation la » icisation, etc.) mais aussi pessimisme (tyrannie de la masse et non liberté politique ; isolement morbide et non autonomie de l’individu ; rationalisation forcée de l’esprit et non pensée rationnelle ; désenchantement stérile et non affranchissement des superstitions...).
« Les nouvelles tyrannies seront entre les mains de commandos militaires qui se qualifieront de républicains. » (Burckhardt, cité par Albert Salomon, The Tyranny of Progress, 1955).
Tocqueville : l’aliénation comme réduction de l’homme
Tocqueville ne doute pas des « vertus » et de l’inéluctabilité des « deux révolutions » (la politique et l’économique). Mais il discerne parfaitement aussi le revers de la médaille... Paradoxalement, l’individu a perdu une grande partie de signification du fait de la la » icisation (fatale aux valeurs), de l’influence de l’opinion publique et de la tyrannie majoritaire, de la division du travail, de la rupture des liens communautaires, du relâchement de certaines vertus (honneur, loyauté...) valorisant l’individu...
Effet corrosif de la démocratie sur le consensus social (atomisation individualiste et égalitariste de la société). Des obstacles de plus en plus considérables - les règles de l’avancement dans une société démocratique égalitaire - à l’ascension sociale...
Marx : le travail comme aliénation
Marx emprunte à Hegel (via les « hegeliens de gauche » ) le terme d’aliénation, « dissociation radicale du moi entre l’acteur et l’objet, entre le sujet tentant de maîtriser son propre destin et un objet manipulé par les autres » (Daniel Bell). Chez Hegel, il ne s’agit pas d’un état historique transitoire, mais un fait ontologique et métaphysique : nous n’accèderons jamais à la liberté absolue, « ce voyage dans l’espace, où nous nous trouvons seuls face à nous-mêmes, sans rien au-dessous ni au-dessus de nous. » (Bell). Ce qui chez Hegel est ontologique (de l’essence de la condition humaine) devient, chez les hegeliens de gauche, sociologique : ainsi, à propos de la religion, Feuerbach... que Marx réfute en faisant des relations économiques et non des croyances religieuses l’agent décisif de l’aliénation.
« En quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord, dans le fait que ce travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et,
dans le travail, il se sent hors de soi. (..) Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte
physique ou autre, le travail est fui comme la peste. (..) Enfin le caractère extérieur à l’ouvrier apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. » (Manuscrits de 1844, Editions sociales, 1968).
Chez Marx donc : 1. Aliénation ; 2. Aliénation historique (non ontologique comme chez Hegel) ; 3. Alienation réductible à la propriété privée (analyse très différente donc de celle de Tocqueville pour qui l’aliénation résultait du système de production industriel (progrès technique et division du travail) lui-même.
Engels : « ... un jour viendra où il n’y aura plus manoeuvres ni architectes professionnels. (..) L’homme qui pendant une demi-heure donnera des ordres en qualité d’architecte servira ensuite de manoeuvre juqu’à ce que ses services en tant qu’architecte soient à nouveau requis »
(Anti-Dühring). Cf. aussi l’Idéologie allemande.
« Que l’aliénation puisse exister (..) sous le socialisme, que le socialisme puisse en fait apparaître comme un renforcement de la bureaucratisation de l’esprit humain qui résulte aujourd’hui de la démocratie de masse et du machinisme, que l’individu y soit encore plus isolé qu’il l’est aujourd’hui des sources de son identité culturelle, qu’il y disparaisse encore plus du fait de la routine et de la technologie, que la volonté du peuple y soit encore plus détournée d’elle même sous l’effet des forces « rationnelles » et « progressistes » qui sont à l’oeuvre dans l’histoire, tout cela est totalement étranger au marxisme. Ces thèmes sont au contraire bien présents chez Weber, chez Durkheim et chez Simmel.
Weber : la némésis du rationalisme
Pour Weber, le socialisme est peut-être inévitable (compte tenu de la structure et du développement du capitalisme) mais il n’a rien de bénéfique ; il ne fait qu’accentuer les caractéristiques du capitalisme. Ce qui est en cause, c’est la bureaucratisation, la rationalisation (ou instrumentalisation) des valeurs, l’aliénation de l’homme par rapport à sa communauté et sa culture... La rationalisation finit par devenir sa propre Némésis (divinité grecque personnifiant l’Indignation, la Vengeance des dieux contre la démesure). Toutefois, Weber (comme Tocqueville) perçoit très bien ce que l’égalitarisme et la rationalisation ont accompli de grandiose dans l’Europe moderne et aussi leur caractère de nécessité historique.
« Nul ne sait encore qui, à l’avenir, habitera la cage, ni si, à la fin de ce processus gigantesque, apparaîtront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensers et des idéaux anciens, ou encore - au cas ou rien de cela n’arriverait - une pétrification mécanique, agrémentée d’une sorte de vanité convulsive. En tout cas, pour les « derniers hommes » de ce développement de la civilisation, ces mots pourraient se tourner en vérité : « Spécialistes sans vision et voluptueux sans coeur » -, ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là. » (L’Ethique protestante).
