Karl Max et ses disciples attribuaient la création de valeur au travail, thèse du reste empruntée aux économistes dits classiques. Soit, mais comment mesurer cette valeur ? En régime capitaliste, la valeur ainsi conçue pourrait être mesurée, pour partie, par le salaire moyen attaché au « travail social ». Pour partie seulement puisque, toujours selon les marxistes, une autre part de la valeur, la plus-value, est captée par les capitalistes. Quoi qu’il en soit, on disposerait ainsi d’une conception objective de la valeur, égale aux coût de production, lui-même assimilé au coût du travail : travail direct plus travail « cristallisé » dans les autres moyens de production, machines et autres.
A la fin du XIXe siècle, une autre théorie de la valeur s’est imposée, fondée sur les thèses des économistes « marginalistes ». Pour le dire simplement : la valeur d’un bien est déterminée par le prix que l’acheteur est disposé à payer pour ce bien : c’est la thèse subjectiviste. Toutefois, une sorte d’objectivité émerge en définitive des marchés, à travers la convergence des subjectivités qui établit la cote.
A vrai dire, ces deux théories ne s’opposent nullement. La seconde fait positivement l’impasse sur l’origine de la valeur, pour ne s’intéresser qu’à l’échange. Elle est moins économique que « catallactique », comme dit l’économiste autrichien Von Mises.
Ludwig von Mises, L’Action humaine, traité d’économie, 1949. L’auteur attribue la paternité du terme « catallactique » ou science des échanges à Richard Whately, Introductory Lectures on Political Economy, Londres, 1832, p.6. Whately est un philosophe, théologien et économiste anglais né en 1787, justement considéré comme le précurseur de la théorie subjectiviste de la valeur.
Ni l’une ni l’autre de ces deux conceptions n’est vraiment satisfaisante, et pas davantage les variantes élaborées à grand renfort de modèles mathématiques.
Intuitivement, on sent bien pourtant qu’il y a « quelque chose de vrai » dans la thèse marxienne, surtout quand elle est relue par le philosophe Michel Henry.
Dans son monumental Marx (Gallimard, « Tel », 2 volumes, 1976), Michel Henry entend bien distinguer Marx, éminent philosophe, des idéologues qui l’ont lu de travers, quand ils l’ont lu. Selon Marx ainsi revisité, le travail c’est avan tout une manifestation de vie. Mais pour pouvoir être mesuré en vue de l’échange, le travail réel, vivant, vécu doit être transformé en durée de travail nécessaire à la production, durée abstraite, homogène et quantifiable qui n’a plus rien à voir avec le temps vécu du travailleur. L’abstraction est redoublée dans la notion de travail « socialement nécessaire », temps moyen que met un ouvrier moyen pour accomplir une tâche dans un certain état de développement des moyens de production.
Le travail, c’est en somme la part vive du processus de production où tout le reste est mort, y compris le prétendu travail cristallisé dans les machines ou les ordinateurs. La conception plus ancienne des physiocrates, situant l’origine de la valeur dans la terre en tant que milieu vivant, relève de la même intuition.
Le problème, outre la mutation catastrophique du travail en valeur-travail, c’est que l’on connaît des sociétés sans travail : les cueilleurs-chasseurs des sociétés nomades historiques ou mythiques étaient capables de satisfaire leurs « besoins » dans une pure économie de services, alimentation, sport et divertissement compris. Et cela sans aucun travail, au sens propre du terme.
Ergo : il vaut mieux considérer le travail comme occurrence particulière d’une réalité englobante, seule créatrice de valeur : la vie.
Dans cette perspective, les vraies « chaînes de valeur » seraient les processus sociaux et, plus généralement, vitaux, dont nos chaînes de valeur industrielles ne seraient que de grossiers simulacres. La notion même d’actif pourrait en être bouleversée.
Un éditeur, constate qu’un écrivain qu’il publie ne produit qu’un roman tous les deux ans. Le reste du temps, l’écrivain vit (gaspille ?) sa vie, personnelle et sociale. Notre éditeur se dit que l’auteur serait bien plus productif s’il se consacrait exclusivement à l’écriture - à tout le moins pendant la durée légale du travail et il signe un « contrat » en ce sens avec notre auteur. L’esclavage étant aboli, l’éditeur ne peut s’approprier que le produit du travail de l’écrivain, d’un processus qui s’apparente à celui de la production de miel par l’abeille (voir ci-après). On a des raisons d’estimer que l’opération se révélera contre-productive. Gardons-nous toutefois de remarquer que la situation de notre auteur est, somme toute, celle de n’importe quel salarié...
Généralisons. Un producteur de miel détient des droits de propriété sur des ruches (mortes) et des abeilles (vivantes). Comme l’éditeur, il finit par s’apercevoir avec dépit que « ses » abeilles ne se consacrent pas exclusivement à la production de « son » miel. Elles aussi vivent leur vie et, ce faisant, participent notamment à la pollinisation naturelle : voila bien une chaîne de valeur qui lui échappe, alors même qu’il est censé détenir pleine propriété (usus, fructus et abusus) sur les principaux acteurs de cette chaîne. Les consultants consultés ne l’apaisent nullement en lui parlant d’ « externalités positives » qui profitent à tout le monde - son problème étant justement d’en profiter lui et lui seul, légitime propriétaire. A la fois mieux et moins bien armé que l’éditeur (les abeilles ne sont pas protégées par l’abolition de l’esclavage mais elles ne signent pas de contrat), il entreprend alors de mettre fin à cette insupportable atteinte portée à ses intérêts...
Qu’est-ce qu’un « actif » ? Pour le dirigeant d’entreprise, c’est une brique de l’entreprise. Pour l’investisseur, c’est une valeur estimée par un marché. Pour le néo-marketing dit « contextuel », c’est, hors de tout système productif, un positionnement dans une chaîne ou plutôt un faisceau de comportements qui conduisent « tout naturellement » à la consommation. Un actif, dans cette perspective, c’est un connecteur. Ce peut être un objet (un téléphone mobile, par exemple) ou tout autre chose.
Prenons le cas de l’actif « moteur de recherche » : ce qui fait sa valeur, c’est son positionnement dans un de ces faisceaux de comportements qui conduisent ses usagers à consommer. C’est déjà la logique de l’espace commercial où tout l’environnement est conçu pour déclencher l’achat. Encore faut-il y attirer le chaland, de préférence à tel autre espace commercial, ou à n’importe quelle autre forme d’activité. De plus, un centre commercial exige de lourds investissements et des immobilisations.
Or il existe un environnement immatériel auquel il est difficile d’échapper, à savoir la langue qui vous « positionne » très en amont de tous les médias, virtuellement à l’affût de tout discours énoncé dans l’hypermédia Internet. Idéalement, chaque mot de chaque discours devient une opportunité de capture d’un client. Idéalement toujours, chaque individu qui profère sur Internet un mot significatif pourrait être immédiatement sollicité.
Seules quelques marques avaient accompli l’exploit de faire entrer leur nom (propre) dans le lexique des noms commun (Frigidaire, Martini...). Google offre aux marques l’occasion de faire l’inverse.
Mais d’un point de vue économique, le coup de génie, c’est d’avoir obtenu l’exploitation d’un bien public par excellence, la langue, et cela sans émettre la moindre prétention à se l’approprier. Ce sont certains clients de Google, des « annonceurs », qui émettent ce genre de prétention, en exigeant que l’usage de tel ou tel mot renvoie exclusivement à leur marque - sans se rendre compte que tout mot (public) ainsi capturé (privatisé) sort du langage.
Jusqu’à présent, les bien publics étaient considérés comme une anomalie économique : à défaut de droits de propriété, ils échappaient à l’évaluation et à l’échange sur un marché. D’où la tentation de se les approprier, non seulement pour en tirer profit mais aussi, argument plus vertueux, pour éviter de les gaspiller. Il se pourrait donc que les biens publics apparaissent désormais comme le principal vecteur de la valeur, justement parce que, n’étant pas appropriés, ils laissent librement circuler la valeur.
Il faudrait sans doute évoquer ici le problème de la « gratuité » qui perturbe tant certains acteurs économiques.
La question clé devient alors : comment capturer la valeur, sans interrompre la chaîne, sans s’approprier (breveter) un maillon quelconque au risque d’interrompre le processus ? Cette question commence en tout cas à se poser dans les milieux a priori les mieux acquis à la notion de valeur de marché, à savoir les milieux financiers.
Le sous-titre de cet article se réfère à notre texte : La vaporisation de la valeur
