Mon cher Simenon,
Je viens de lire d’une traite ta correspondance avec Gide qui m’a donné le sentiment de m’introduire dans la tanière de deux alchimistes en bisbille. Divergeant certes, mais réciproquement fascinés par la méthode que l’autre applique à percer les secrets de la nature (de l’homme). Lui plus fasciné que toi, il faut bien le dire.
Comment pouvait-il en aller autrement entre vous, lui, l’homme-de-lettres, le grand-écrivain et toi l’arbre à romans, comme tu te désignes si justement. Toi qui produit des histoires d’après la fin de l’histoire, qui contes ce qui n’est pas digne d’être conté, et dont les personnages portent des noms tellement vraisemblables : Mahé,
Bergelon, Bouvet, Malempin... Seul Monsieur Monde semble se hausser du col, mais comment ne pas lire Monsieur Toutlemonde, autant dire personne, ton Ulysse ? Aucun de tes non-héros ne se prénomme Nathanaël, que je sache, et pourtant, question nourritures terrestres tu pourrais lui en remontrer, à Gide !
L’éditeur a extrait d’une de tes lettres le titre de ce volume, sans trop de pudeur. Moi, j’en trouve en excès, de la « pudeur », dans vos échanges. Car vous faites une belle paire d’hypocrites, tous les deux. Toi avec tes mon cher maître le persuadant que respect et modestie t’interdisent de rien lui dire de son œuvre (alors que tu m’as avoué ne l’avoir jamais lu) et lui qui paternellement te dissuade de te lancer dans l’autobiographie (Pedigree), son domaine réservé. Et avec quelle condescendance ! « Ce qui, pour vous, est nouveau, ne l’est pas du tout en littérature ». On sent bien qu’il a retenu in extremis « mon pauvre ami » ! N’a-t-il donc pas compris que tu n’as jamais mis en scène que des avatars d’un Simenon privé de cette grâce ? A ce compte, il fallait rejeter aussi Le Testament Donnadieu, Le Bourgmestre de Furnes et presque tout le reste, les Maigret compris.
Du reste, il vaut mieux que tu te sois abstenu de lire et commenter l’œuvre du maître, si j’en juge à la manière dont tu expédies Sartre : « En lisant Le Sursis, j’ai pensé à un mélange de Céline et de Simenon fait par un normalien qui adresse des clins d’œil à d’autres normaliens par-dessus les soucoupes du Café de Flore ». Il est vrai que Gide, de son côté, n’est guère plus aimable avec Camus quand il rapproche L’Étranger de ta Veuve Couderc : « Extraordinaires analogies... mais je trouve que votre livre va plus loin, sans en avoir l’air et comme sans le savoir, ce qui est le comble de l’art ». Tout est dit !
Mais comment peut-il alors s’affliger de la « médiocrité » de tes personnages, ces abouliques, ces minables, ces ratés, comme si l’on reprochait, inversement, à Homère de ne s’être pas penché sur la condition sociale des esclaves de son temps ! Et ne voit-il donc pas que si presque tous tes ratés se ressemblent (te ressemblent), tes femmes, le plus souvent à l’arrière-plan il est vrai, dessinent un arc-en-ciel ? De la lumineuse tante Jeanne, vraie raccommodeuse de destins, à d’infinies nuances de garces, en passant par notre mère qui êtes ici-bas (ah, Mme Maigret !), et des chipies, et des tortionnaires (horribles sœurs Lacroix !) et tant d’autres. On fera bien une thèse sur le sujet, à grands coups d’Œdipe, quand la thèse est là sous nos yeux en formes d’histoires, comme l’Œdipe, au demeurant ...
Coincidentia oppositorum dit savamment le préfacier, Dominique Fernandez. Coïncidence, vraiment ? Je ne suis pas si sûr de l’ « ardente sympathie » qui vous unirait, selon lui. Quel genre de sympathie ? Pas même le fait de pâtir ensemble. Quelle sympathie Don Quichotte pourrait-il bien éprouver pour Sancho Pança après avoir découvert, ahuri, que le bougre manie tous les jours et mieux que lui la lance et le sabre ?
L’une de tes lettres est riche d’enseignements sur ton génie du titre, à propos de La neige était sale que tu voulais d’abord intituler La neige sale. C’était moins bien, évidemment, mais pourquoi ? Parce que ce petit auxiliaire de deux syllabes à l’imparfait transforme en déjà-récit ce qui n’était qu’un constat ? Un peu comme dans l’admirable début de ta Confession de l’enfant de chœur : « Il pleuvait tout fin, et la pluie était froide. Il faisait noir. Vers le bout de la rue seulement, du côté de la caserne où, à cinq heures et demie, on avait entendu des sonneries de trompette et d’où parvenaient des bruits de chevaux que l’on mène à l’abreuvoir, on apercevait le rectangle faiblement éclairé d’une fenêtre : quelqu’un qui se levait de bonne heure, ou peut-être un malade qui avait veillé toute la nuit. »
En cinq lignes on en a pour ses cinq sens, le fameux mouillé simenonien et même l’odorat que tu ne sollicites pourtant pas explicitement - on hésite entre l’odeur matinale du café et celle qui émane de toute chambre de malade, et l’on voudrait déjà en savoir plus sur ce patient, mais il n’en sera plus question. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un mot de trop. Mais je m’aperçois qu’à mon tour, et avec tellement moins de ressources que ton cher maître, je cherche à comprendre comment ça marche, la machine Simenon...
Te voilà donc introduit dans La Pléiade - ce qui est bien la moindre des choses pour « un grand romancier : le plus grand que nous ayons eu en littérature française aujourd’hui » (Gide). N’ayant jamais dépeint que des hommes pris au piège, te voilà enfin piégé dans la postérité.
Avec toute ma gratitude,
P.S.
PS. Pléiade : la presse m’apprend que tu as déjà vendu 15 000 exemplaires. Mort ou vif, Simenon toujours !
