L’inné et l’acquis
Les États, en général « actionnaires » uniques ou majoritaires des Postes, voyaient autrefois dans les Services financiers postaux (SFP) un distributeur peu onéreux, pour le paiement des pensions, par exemple, ainsi qu’un dispositif de collecte efficace capable de drainer des flux importants apportés par une clientèle nombreuse. C’est ainsi que les SFP ont souvent été un instrument de politique économique et sociale, contribuant à financer la dette publique et d’autres besoins par l’épargne collectée mais aussi à « bancariser » les citoyens dont beaucoup n’avaient pas d’autre accès à des services financiers. En offrant des tarifs modérés, les SFP ont parfois incité les banques à modérer les prix de leurs des prestations, jouant ainsi un rôle d’aiguillon du secteur bancaire, en même temps qu’un rôle social.
La notion de banque postale est aujourd’hui associée à un triptyque : 1) un réseau, 2) un « métier » dominant (la banque de détail pour les particuliers) et des valeurs d’universalité et de proximité, héritage du service public ; 3) un environnement réglementaire convergeant vers une certaine normalisation. A partir de là, une série d’options (statut, organisation, stratégies, partenariats...) déterminent différents modèles de banque postale.
Les Postes ont une légitimité historique dans le domaine de moyens de paiement où elles ont démocratisé l’usage du chèque dès le début du XXe siècle. Les réseaux postaux ont souvent été mis à contribution pour le paiement de factures, soit en cash au guichet, soit par le moyen de titre de paiement, ou encore pour le règlement de divers types de prestations, notamment sociales. Ils continuent à être ainsi sollicités dans plusieurs pays malgré la bancarisation des ménages et le développement des prélèvements et autres virements sur compte bancaire.
Les Postes ont la même légitimité historique dans le domaine de l’épargne liquide où elles on déployé les premiers réseaux de collecte dès la fin du XIXe siècle, en concurrence avec les caisses d’épargne. Elles sont moins naturellement positionnées dans le domaine du crédit, sauf à considérer le crédit immobilier avec épargne préalable orienté vers le logement social.
Dans certains pays la Poste a également développé une offre d’assurance de prévoyance, comme en France, du fait des liens historiques de La Poste avec la Caisse des dépôts (CNP).
Au fil du temps mais surtout dans la seconde moitié du XXe siècle, les SFP se sont vus sévèrement concurrencer par les banques dans tous les segments de la banque de détail où les SFP étaient présents (moyens de paiement, épargne liquide...) et, a fortiori, dans les nouveaux produits de placement, les crédits et l’assurance. Les SFP ont alors constamment perdu des parts de marché.
Qu’est-ce qu’une banque postale aujourd’hui ?
Une banque postale reste une banque de détail utilisant le réseau postal pour distribuer, entre autres, des produits et services financiers, essentiellement destinés aux ménages, parfois aux petites et moyennes entreprise. Le caractère multi-services du réseau postal présente à la fois l’avantage de la « multichalandise » et l’inconvénient d’une moindre spécialisation.
Réseaux multi-services
Les postes européennes ont, dans leur majorité, « autonomisé » la gestion du réseau des bureaux, soit en le filialisant soit en l’érigeant en « business unit » à part entière au sein du groupe. Elles ont ainsi mis en œuvre de véritables « entreprises » capables de vendre leurs prestations et leur savoir-faire, mettant à la disposition des divisions de métiers de la Poste (voire de tiers) des services de distribution, comme chez TPG aux Pays-Bas ou chez Royal Mail au Royaume-Uni.
La complétude de l’offre et son évolution en fonction de la demande peuvent être affectées par des contraintes réglementaires ou la politique de l’actionnaire, avec des conséquences sur le volume de l’activité, les coûts (moindres économies d’échelle et d’envergure) et la structure de la clientèle.
L’histoire et le statut des banques postales leur ont légué des obligations de service public plus ou moins étendues, en matière sociale (accès des plus démunis, contribution à la politique du logement social...) et en matière territoriale (aménagement du territoire). Cet héritage s’affirme également dans les valeurs postales : proximité, non-discrimination, simplicité : la banque de tous et de chacun.
Les évolutions touchant le financement de l’économie ont réduit leur rôle dans la collecte des fonds destinés au financement des politiques économiques.
La situation des banques postales peut s’apprécier de manière plus précise en examinant les relations entre La Poste, son réseau et l’établissement bancaire. Dans les pays industrialisés les Postes sont soit des établissements publics soit des sociétés anonymes détenues dans une proportion variable par l’État, la tendance générale étant à la privatisation au moins partielle. Le statut et l’organisation du réseau au sein de la Poste sont diversifiés, mais la tendance est de lui donner une certaine autonomie et il en est de même pour la banque postale utilisant le réseau. Les réseaux postaux se différencient également selon le degré de recours à des tiers, le plus souvent des commerçants de proximité.
S’agissant des relations entre la banque postale et le réseau, les deux cas de figure extrêmes sont : d’un côté un usage « banalisé » du réseau (le réseau et son personnel distribuent, entre autres, des services financiers) ; de l’autre côté, le partage du réseau avec un établissement financiers tiers, comme aux Pays-Bas.
Le statut de la banque postale peut être plus ou moins favorable à son ouverture stratégique en termes de croissance externe notamment à l’international.
Les autres facteurs de différenciation notables sont :
le rattachement du personnel de front et de back office : à la Poste ou à la banque postale ;
la présence de conseillers financiers spécialisés ;
l’organisation de la production : recours, par exemple à des filiales spécialisées ;
l’importance et l’objet des partenariats avec d’autres acteurs financiers .
Dans les pays où la banque postale est la plus développée, la part du chiffre d’affaires financier (PNB) atteint 25% du chiffre d’affaires total de la Poste (jusqu’à 40% en Italie) et elle dépasse couramment la moitié du chiffre d’affaires du réseau. A noter que lorsque le PNB est directement affecté à la banque postale, celle-ci doit rémunérer le réseau pour ses prestations.
Dans les paysages bancaires nationaux, la place des banques postales les plus développées se situe autour de 10% de parts de marché (PNB) de la banque de détail pour les particuliers. Leur poids relatif diffère sensiblement selon le critère d’appréciation retenu : un poids généralement important en nombre de points de contact, de clients et de comptes, notable en termes d’encours et de bilan, plus modeste en terme de PNB, de résultats et de ROE . Ces différence sont évidemment le reflet des caractéristiques recensées ci-dessus.
Pas bienvenue au club
Un trait commun à beaucoup de banques postales réside dans l’attitude pour le moins réservée des autres acteurs du paysage bancaire à leur égard, à moins que la clientèle, les encours et/ou le réseau des SFP n’éveillent, ici ou là, d’autres attitudes.
De manière générale, les banques domestiques ne manifestent guère d’enthousiasme à la perspective de voir les Postes développer leur offre de services financiers. En Allemagne, les banquiers ont contesté les prérogatives de la Postbank en matière d’épargne ; mais on a vu que la Postbank pouvait fort bien être considérée comme une « proie » dans le cadre de la restructuration du secteur bancaire. En Italie, les banques se sont longtemps opposées à ce que la Poste distribue autre chose que des produits de base et, aujourd’hui encore, ses statuts lui interdisent de faire crédit : elle se contente donc de distribuer les produits de partenaires. Les banquiers britanniques se montrent plus sereins (fair play ?) : « la compétition est toujours bienvenue, c’est le client qui en profitera » [1]. Quant à la banque postale japonaise, la plus grande banque du monde en termes d’encours d’épargne, son avenir fait l’objet d’un dossier politique majeur.
Sept facteurs critiques
Au total, l’évolution des SFP est déterminée par sept facteurs principaux :
1) la concurrence bancaire ;
2) les relations avec les autres acteurs de la Place : au-delà de l’hostilité mentionnée plus haut, la normalisation du statut des banques postales (leur « agrément ») [2] devrait conduire aussi à une certaine normalisation de ces relations ;
3) la levée des obstacles à l’extension de la gamme de produits : le fait d’être agréé en tant qu’établissement de crédit ne suffit pas à permettre cette extension (voir facteur 6, ci-dessous) ;
4) la libéralisation du secteur postal qui renforce l’intérêt des Postes pour les SFP face aux menaces que la concurrence fait peser sur le principal métier postal ;
5) les nouveaux régimes et la régulation de la concurrence, conduisant à une certaine autonomisation de l’activité financière, pour éviter de possibles distorsions ;
6) le comportement de l’actionnaire exclusif ou principal, susceptible d’imposer des obligations ou d’opposer des restrictions à la banque postale [3], fût-elle agréée par les autorités réglementaires ;
7) et enfin, les stratégies de l’opérateur, entre deux extrêmes : retrait des activités financière ou déploiement d’une stratégie visant à transformer les SFP en banque postale de plein exercice.
Quatre modèles de banques postales [4] résultent des réponses apportées à ces facteurs critiques.
Une banque postale « indépendante »
Il s’agit d’un établissement qui est ou aspire à devenir une banque de détail de plein exercice pour les ménages et offrant, le cas échéant, aux entreprises, des prestations plus ou moins étendues. Une telle banque postale met en œuvre sa propre stratégie et sa propre politique commerciale et conserve le PNB généré.
« Indépendante », elle peut néanmoins, à l’instar des autres banques, contracter des accords de partenariats pour l’ingénierie de certains produits et externaliser certaines activités dans le cadre de l’industrialisation qui touche l’ensemble des métiers bancaires. Au sein de la Poste, un tel établissement possède une autonomie de gestion pouvant aller jusqu’à lui conférer un statut de société anonyme cotée en Bourse (cas de la PostBank allemande).
Autonome, donc vulnérable ?
Plus la banque postale est autonomie, plus elle risque d’être considérée comme une « proie » dans le cadre de la restructuration bancaire : cette hypothèse a été envisagée dans le cas de la Postbank allemande, juste avant son entrée en Bourse. Une telle issue semble exclue en France, non seulement parce que La Poste entend maintenir son unité (elle y est du reste contrainte par le Contrat de plan avec l’Etat ), mais aussi parce que la restructuration du secteur bancaire est déjà largement accomplie en France dans le secteur de la banque de réseau, ce qui n’est pas le cas en Allemagne.
La banque postale utilise les infrastructures du réseau postal, l’espace « services financiers » étant plus ou moins spécialisé au sein des bureaux. Elle peut soit utiliser le personnel du réseau (comme dans le cas de l’ECP français), soit disposer de son personnel propre (Postbank).
La banque postale dépendante
Ce type de banque postale dépend d’un acteur bancaire unique dans le cadre d’un accord de partenariat exclusif. Ce dernier peut aller jusqu’à la création d’un établissement dont le capital est partagé. Dans le cas de la Postbank néerlandaise, c’est le réseau postal lui-même (Postkantoren) qui est détenu à parts égales par la Poste et le partenaire bancaire. La Poste n’est alors qu’un acteur relativement passif. La banque partenaire détermine la stratégie de développement, le marketing mix des produits et décide de la répartition des marges et des commissions. Elle assure aussi la formation des personnels, la politique d’accueil dans le réseau, voire la politique d’implantation des points de contact. Ce modèle est illustré de manière plus ou moins « pure » par la Poste belge (avec Fortis), la Poste néerlandaise (avec ING Banque) et la Poste espagnole (avec Deutsche Bank).
Une banque postale « opportuniste »
Le modèle « opportuniste » déploie une stratégie ouverte, qu’il s’agisse de la gamme et de la clientèle visée ou, surtout, de ses modes de production. Suivant les catégories de produits considérées, la banque postale opportuniste peut se rapprocher tantôt du modèle de banque indépendante, tantôt du modèle de banque dépendante avec un partenariat exclusif : cas du Post Office britannique (partenariat avec Bank of Ireland) ou de la Poste suisse (une banque postale indépendante qui s’appuie sur un partenaire bancaire pour compléter sa gamme en matière de crédit). La banque postale italienne est sans doute à ce jour celle qui illustre le mieux la banque postale opportuniste.
Le modèle distributeur
C’est le modèle d’une Poste concluant des accords de distribution avec plusieurs établissements financiers qui lui fournissent la totalité des produits qu’elle distribue (s’il s’agit d’un prestataire unique, on se rapproche du modèle dépendant). Elle peut déployer une stratégie commerciale propre, avoir des conseillers spécialisés mais elle bénéficie du support logistique et du savoir faire de ses partenaires. La Poste est alors généralement rémunérée à la commission, sur les produits vendus et le montant des transactions et/ou une tarification par opération. Ce modèle est illustré par la plupart des banques postales d’Europe centrale et orientale. Mais il peut s’agir, soit d’un modèle « par défaut », faute de compétences financières, soit d’une option stratégique se traduisant par l’externalisation progressive à des partenaires financiers de tout ce qui ne relève pas de la pure distribution. Le modèle distributeur peut être l’aboutissement d’une stratégie opportuniste.
Crise d’identité ?
On peut être surpris de constater la divergence des options prises par les banques postales, plus importante encore que ne le suggèrent les quatre « modèles » car chacun admet des variantes (les banques postales allemande et française ont pris des options différentes dans le modèle de banque indépendante). Faut-il en conclure que les banques postales n’ont pas ou plus d’identité propre, mis à part celle que leur confère le réseau - ce qui ne serait du reste pas négligeable comme en témoigne l’existence même d’un modèle « dépendant » qui est une banque « postale » réduite au réseau ?
Même s’il se traduit par une certaine marginalisation de la Poste, le modèle dépendant est très intéressant : il met en effet en évidence la valeur spécifique du réseau d’un point de vue bancaire. En quelque sorte à l’état « pur », en éliminant tout les autres .
On peut formuler une autre interprétation : en fait, ce n’est pas la banque postale mais bien la banque qui est en proie à une crise d’identité, masquée par l’apparente force tranquille du modèle prédominant de banque « universelle » que d’aucuns qualifient de conglomérat. Dans La Nouvelle économie bancaire (Economica, 2005), Olivier Pastré, co-directeur de l’ouvrage, le dit sans détour : « la » banque n’existe plus [5]. Dans ces conditions, la banque postale ne serait que le révélateur de cette crise d’identité - dont elle pourrait du reste tirer parti .
[*Orientation :*]
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