Bien plus que les dégâts de la globalisation et les résistances sociales, politiques ou idéologiques qu’ils nourrissent (voir, entre autres, John Saul, Mort de la globalisation), c’est la logique même de la globalisation (exacerbation de la division du travail dans une économie de « rendements croissants ») qui engendre(ra) à plus ou moins long terme sa radicale remise en question.
Mais qu’est-ce au juste que la globalisation ? Elle se présente sous deux aspects, différents bien qu’étroitement articulés. La globalisation extensive est la redistribution mondiale des capacités de production. Elle se traduit par des « délocalisations » du point de vue des anciens pays industriels. La globalisation intensive, elle, est assimilable à la financiarisation : un nombre croissante et diversifiés de biens de ce monde sont représentés par des titres de propriété évalués et échangés sur les marchés.
La globalisation extensive est une radicalisation de la division du travail dans une économie de rendements croissants. Elle se traduit par une double concentration : concentration capitalistique, elle-même favorisée par le globalisation intensive ou financiarisation ; et concentration industrielle de la production sur les sites où le coût du travail est le plus avantageux.
Il n’est pas inutile de nuancer cette description. Contrairement à une analyse sommaire, c’est le travail qualifié ou semi-qualifié qui se concentre sur les nouveaux sites de production. Le travail non qualifié (ou considéré, sans doute à tort, comme tel) crée des emplois de services déconcentrés dans les pays développés où il nourrit l’immigration. Beaucoup de ces emplois relèvent de services à la personne et requièrent, en fait, des qualifications qui ne sont pas ou pas encore reconnues comme telles. Mais ceci est une autre histoire.
Deux facteurs devraient contribuer à la remise en cause de la globalisation extensive : d’une part l’égalisation progressive du coût du travail dans le monde ; d’autre part, et plus radicalement, l’obsolescence progressive du modèle industriel qui à présidé à la révolution industrielle dont la globalisation n’est que le parachèvement.
L’avantage compétitif des territoires à faible coût du travail se réduit inexorablement. La loi des avantages comparatifs de Ricardo pourrait bien n’avoir été qu’une loi historique, caractéristique d’un monde divisé en grands ensembles politiques inégaux en termes de ressources et de développement.
Comme le montre bien le livre de Pierre-Noël Giraud (L’Inégalité du monde. Économie du monde contemporain, Folio, 1996) nous sommes entrés dans un nouveau régime de croissance où les inégalités territoriales (PIB/tête en Europe, en Amérique et en Asie) tendent à se réduire, tandis que les inégalités sociales (dans un même territoire) tendent au contraire à se creuser, aux dépens des classes moyennes.
Dans le même temps, on voit se dessiner une remise en cause des fondamentaux qui président à la concentration des installations industrielles de production (la division industrielle du travail et les rendements croissants).
La division industrielle du travail et les rendements croissants.
Les biens industriels sont produits par assemblage d’éléments standardisés. La fabrication de ces éléments est effectuée par des dispositifs de production, ou plus exactement de simple reproduction, où la loi des rendements croissants joue à plein, dans la mesure où ces dispositifs nécessitent des investissements très lourds.
Un secteur d’activité fait toutefois déjà exception. Il s’agit du secteur du logiciel et, plus généralement, des produits « numériques » dont la reproduction peut être réalisée par des dispositifs tellement peu coûteux qu’ils peuvent être disséminés partout, jusqu’au domicile des particuliers.
Il suffirait donc qu’une partie au moins des biens industriels puissent être produite dans les mêmes conditions pour que notre modèle industriel de concentration perde de son évidence.
Mais peut-on espérer traiter un jour les atomes de matière comme on traite les bits d’information ? C’est exactement ce que s’attache à montrer, le livre de Neil Gershenfeld, FAB]. [article sur ce livre, à paraître sur le site).
Il n’est pas nécessaire de suivre l’auteur jusqu’au bout de sa thèse (que confortent d’autre part les avancées des nanotechnologies) pour envisager de manière réaliste une déconcentration, et donc une relocalisation, de pans entiers de nos industries. Notre système industriel sépare encore de manière tranchée la conception, la modélisation et la fabrication des produits.
Cette discrimination industrielle induit du reste une discrimination sociale (entre créatifs, ingénieurs et agents de la production) doublée d’une discrimination territoriale : les pays les plus avancés « externalisent » la production tout en essayant de se persuader qu’ils ont seuls vocation à la création, incluant la R&D, étape « noble » de la production. Les pays producteurs ne l’entendent peut-être pas de cette oreille : les uns (à leurs dépens) et les autres (à leur avantage) ne tarderont pas à s’apercevoir que cette division du travail, un peu trop flatteuse pour les premiers entrants, n’est pas de droit divin.
Computer Aided Design (CAO) et Computer Aided Manufacturing (PAO).
D’ores et déjà, un « prototype » peut être entièrement préfiguré par un logiciel qui décrit précisément non seulement sa structure mais aussi son mode d’assemblage. Ce logiciel préside donc à la fabrication du prototype physique.
Il suffirait donc que les programmes de CAD-CAM connaissent l’évolution qui a été celle d’autres logiciels (de bureautique notamment) pour que, déjà, la conception et l’ingénierie des produits puisse être largement décentralisée, à défaut d’être accessible à M. Toutlemonde comme le suggère Gershenfeld. Mieux : de tels produits virtuels (logiciels) pourraient s’échanger sur Internet, exactement comme les programmes purement informatiques le font aujourd’hui. La logique de l’Open Software inspirerait une espèce d’Open Hardware.
Se référant à la brève histoire de l’informatique qui, en moins d’un demi-siècle, a vu le modèle centralisé des « mainframes » faire place au modèle pulvérisé des « PC », Gershenfeld considère que ses « Fab Labs » du MIT sont équivalents à la mini-informatique : il pronostique donc l’arrivée prochaine du « PF » ou Personnal Fabricator, homologues du PC.
Sans aller si loin, des Fab Labs répartis dans le monde entier permettraient de développer toutes sortes de prototypes, soit ex nihilo, soit à partir de précédents libres diffusés sur Internet.
(...)
Bref : à la rupture franche entre l’objet unique (l’œuvre d’art, ou le prototype unique) et les produits de masse standardisés plus ou moins habilement « personnalisés » par le marketing, et dont le site de fabrication est déterminé par la seule lois des rendements croissants, viendrait se substituer un continuum de modes de production situé entre deux extrêmes : du prototype qui est le produit (unique) et les « commodités » de masse, en passant par toutes sortes de « séries » dont le site de production serait déterminé, de manière diversifiée, par la taille de la série, les matériaux requis par le produit, les compétences et les équipements requis par sa fabrication...
On assisterait alors à une relocalisation générale de l’industrie, d’autant que, dans le même temps, les avantages compétitifs des territoires où le travail est le moins coûteux se réduisent inexorablement.
A suivre :
Enjeux sociaux (classes sociales) et sociétaux (territoires)
Enjeux environnementaux, impact sur les transports
Enjeux financiers.
